Paul Sika, une photographie au-delà du réel interview du photographe ivoirien Paul Sika

, par Israel Yoroba


2 plateaux. Un quartier chic de la commune présidentielle de Cocody, à Abidjan. C’est là que nous rencontrons ce « fou » de la photographie artistique. Sur la terrasse de la maison, nous le retrouvons toujours souriant, laissant apparaître ses fossettes sur ces joues. Derrière lui, une photographie très lumineuse qu’il a faite. A 24 ans, Paul Sika voyage entre le réel et l’irréel à travers ses photos. Pour lui, il faut oser, « affronter des chemins qui n’ont pas encore été foulés ».

Lui qui au départ était fait (uniquement) pour l’informatique. C’est au détour d’une ballade qu’il va se sentir attiré par le cinéma. Pourtant entre sa formation et son rêve de réalisateur de cinéma, c’est à la photo qu’il va s’arrêter. Mise en scène, couleurs, prise de vue, retouche… toutes ses photos sont cinématographiques. Si jeune et si sollicité. Ses clients en Côte d’Ivoire comme à l’étranger, sont convaincus de son talent. Un magicien qui a plus d’une imagination dans ses flashs.

De l’informatique à la photo

J’ai eu un parcours un tout petit peu atypique. Après le Bac je suis parti en Angleterre pour étudier l’informatique. L’objectif était au final d’apprendre comment créer des jeux vidéo. Un jour, en marchant dans Tottenham Court Road, rue réputée pour ses ordinateurs, j’ai aperçu dans une vitrine la bande-annonce de Matrix 2. Je me suis senti hypnotisé et j’ai pensé : « Si c’est ce genre d’imagination qu’il faut pour créer des films, je pense que je peux le faire moi aussi… je suis assez bien équipé ».
A partir de là, je n’arrêtais pas de rêver. Je me suis acheté un appareil photo et non une vidéo caméra, partant du principe que la photo c’est l’unité de la cinématographie. Et depuis ce jour jusqu’à aujourd’hui, j’ai exploré la photo.
Passer ainsi de l’informatique à la photographie comme je l’ai fait a pu paraître très brusque, surtout en Afrique, où la société n’est pas habituée à ce genre de changement. De plus, les gens n’étant pas coutumier du métier de photographe d’art, mon entourage s’est montré au départ très sceptiques. Pendant des années il a fallu convaincre et rassurer mes parents, leur prouver que j’avais une vision.

La différence entre photographie artistique et photographie « Classique ».

C’est une question bien compliquée. Je sais intimement ce que je trouve artistique. Mais comment dire avec les mots cette différence que je perçois.

Vos photos et la lumière

Mes photos sont très lumineuses avec beaucoup de couleurs. Mais aussi curieux que cela puisse paraître, j’ai fait du blanc et noir dans ma vie. Pourtant, plus j’aimais le blanc et noir, plus je voulais voir de la couleur partout. Je me suis donc plongé dans ce travail coloré.

De la mise en scène

Cela vient du fait que j’ai utilisé mon premier appareil photo professionnel avec l’intention d’apprendre pour le cinéma. Du coup cette influence se retrouve dans ce que je fais. Avec mon imagination je créé des scenarii, ensuite je les mets en forme comme un réalisateur de cinéma l’aurait fait. Ces méthodes se retrouvent dans ma façon de travailler.

Un assistant ?

Au niveau artistique, au niveau création, au niveau de l’idée initiale, je n’ai pas vraiment d’assistant à part la force créative que je considère comme membre de mon équipe.
C’est surtout au moment de l’exécution que je fais appel à des assistants. Cela va du repérage de lieu à la mobilisation de casting d’acteurs et d’actrices, et également, pour tout ce qui est déplacement de matériel. Cela me libère. Et quand je suis libéré, je pense plus facilement.

Les retouches et votre travail

Une chose que l’on ne réalise pas souvent, c’est que la retouche de photo ne date pas d’hier. Les photographes ont toujours retouché leurs photos : ils faisaient ce qu’on pourrait appeler des retouches réalistes (qui apportent des résultats). Moi je suis plutôt axé sur ce qui est de l’imaginaire, hors de ce monde. Parce que j’aime bien tordre un peu la réalité pour obtenir des résultats qui ne sont pas tout fait dans la nature.

Vos clients

J’ai shooté pour FOUKA RIDDIM, Solenta, la compagnie qui s’occupe des avions de DHL, pour Macaci.
A l’étranger j’ai shooté pour quelques musiciens ici et là dont HONEY RYDER en Angleterre et j’ai licencié certaines de mes œuvres aux États-unis avec le centre CHINUA ACHEBE CENTER FOR AFRICAN WRITERS AND ARTISTS pour l’art contemporain africain. Ils en ont utilisé pour leurs évènements. Mes œuvres ont également été exposées aux USA. Mais la phase commerciale n’était au départ, pas ma priorité principale. Il m’était plus important de concevoir et de pouvoir matérialiser à mon niveau personnel ce que j’appelle l’intégrité artistique. C’est-à-dire de pouvoir créer sans avoir d’influence négative du monde commercial. Jusqu’à fin 2008, lorsque j’ai eu ma première exposition à la galerie le LAB à Abidjan, j’avais à l’esprit d’être automatiquement un artiste. 2009 a été davantage une année de communication - notamment sur internet - ce qui m’a permis d’être un peu plus connu au niveau international. J’ai ainsi reçu plusieurs invitations dans le monde dont une en Afrique du sud pour le 26 - 28 mars et une autre en Angleterre qui va se tenir à Londres.
Pour 2010, nous rentrons dans notre phase commerciale. Et le premier produit qui va sortir début mars est le livre « at the heart of me ». Après cela, nous projetons aussi d’avoir des produits basés sur l’art. Parce que je ne crois pas seulement à une image dans un canevas affiché sur un mur. Je suis pour adapter l’art à la culture, à l’esprit de notre temps. Nous sommes donc en train de voir comment servir ces pièces artistiques sous différents médias.

La photographie en Côte d’Ivoire

La photographie en Côte d’Ivoire et comme dans la plupart des pays africains est encore très jeune. Tant historiquement que techniquement. Et j’ajouterai même philosophique.
Il faut que les photographes se tournent vers l’intérieur et l’extérieur.
Par extérieur, je veux dire qu’il serait intéressant pour les photographes ivoiriens de savoir ce qui se fait autour d’eux sous d’autres cieux. Que ce soit en France, aux États-unis, au Brésil, en Afrique du sud, au Burkina etc... il serait essentiel qu’ils se documentent davantage pour savoir quel niveau photographique les autres sont en train d’atteindre et ce qu’ils peuvent apprendre de ceux-là.

Au niveau intérieur, je pense qu’il faut aller chercher au fond de soi, cette chose qui ne se retrouvera jamais dans quelqu’un d’autre. Je crois fermement que si nous avons effectivement des ADN uniques, nous avons aussi des mouvements artistiques uniques, des idées uniques. Au lieu de s’approprier une identité qui n’est pas la nôtre, il est mieux de plonger au fond de nous et de trouver ce diamant-là qui est sublime quand on fait des efforts pour aller le trouver.

Etre un bon photographe.

La photographie est une science. C’est étymologiquement la science de la lumière. Comment capturer la lumière qui se dégage des sujets. Il faut apprendre. Il faut savoir quelles sont les bases. Les appareils photos sont des matériels techniques. Il faut savoir comment ça marche. Être artistique sans connaître la science qui dirige le medium, c’est faire les choses un peu au hasard. Lorsqu’on comprend la science, on devient une sorte de magicien. Il y a toujours à apprendre. Moi je suis toujours prêt à ouvrir un nouveau livre, un nouveau site internet pour savoir ce qui s’y dit.
Il faut avoir confiance en soi et être créatif. C’est-à-dire aller sur des chemins qui ne sont pas connus. Il faut éradiquer cette peur de ne pas faire comme les autres. C’est lorsqu’on cherche son propre chemin qu’on trouve sa vraie voi(e)x.

Voir en ligne : http://www.paulsika.com/