Images d’Algérie Une exposition de Pierre Bourdieu

, par Anaïs Giannandrea

Les photographies d’Algérie prises pendant la guerre de 1954-1962 sont rares et c’est pour cette raison que le citoyen actuel doit d’autant plus leur accorder d’importance, pour ne pas oublier et, surtout, pour essayer de comprendre. L’exposition qui a lieu actuellement au Cercle des Beaux Arts à Madrid, « Pierre Bourdieu. Images d’Algérie », cherche à donner à voir les photographies que le sociologue français a prises durant son séjour en Algérie, de 1955 à 1961. En tout, ce sont près de 150 instantanés qui s’offrent au regard et permettent au spectateur de se rendre compte de visages, de paysages, de villes, de l’impact de la guerre et des déplacements de population.

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Untitled, N 50/248. in : Pierre Bourdieu : In Algeria. Testimonies of Uprooting. © Pierre Bourdieu / Fondation Pierre Bourdieu, St. Gallen. Courtesy : Camera Austria, Graz.

Dans un entretien accordé en 1964 à Paris à Maria Andrea Loyola, Pierre Bourdieu explique l’importance qu’a constituée dans sa vie cette période algérienne. Il est tout d’abord envoyé là-bas comme soldat et vit cela comme rien de moins qu’une punition. Il prend néanmoins très vite parti de cette situation en découvrant en Algérie la sociologie et l’ethnologie. Dès lors, il n’aura de cesse de vouloir montrer les choses comme elles sont, d’interroger les habitants, d’observer les populations. Cette première approche de la sociologie, Bourdieu la désigne comme « une sociologie en situation difficile ». C’est néanmoins cette même « sociologie en situation difficile » qui l’a, selon ses propres mots, fait vieillir beaucoup plus vite et lui a fait comprendre d’un coup ce qu’il n’aurait peut-être compris qu’après une longue maturation intellectuelle à Paris. Voilà pourquoi, nous dit-il, « j’ai vécu sur le capital, pas de problèmes, mais d’idées, que j’ai amassé à cette époque-là ». Ces idées, Pierre Bourdieu les montre au sein même de ses photographies. Mises en regard des textes du sociologue, elles ont toutes quelque chose à nous dire sur la situation d’une époque où la photo « était une manière d’affronter le bouleversement d’une réalité accablante. » La photo, donc, comme reflet d’un mal-être et d’une situation écrasante où l’homme algérien devient ennemi et donnée quantifiable.

Si la photo n’était cependant que cela, si elle ne faisait que laisser transparaitre le poids d’une guerre et de ses dommages, le spectateur ne ressentirait pas un tel plaisir à se promener dans la salle du Cercle des Beaux Arts, entouré d’instantanés en noir et blanc, bercé par la voix de Bourdieu qui se dégage d’un écran rediffusant un de ses entretiens et guidé par le texte sur les murs, pris par la main par les mots-mêmes du sociologue. Si la photo n’était que cela, l’on ne s’arrêterait pas ou l’on ne viendrait pas. Il se dégage en réalité de ces images une certaine beauté ainsi qu’un sentiment de nostalgie. Tout se passe comme si la jouissance esthétique naissait, pour le spectateur, de l’impression d’avoir définitivement perdu un monde qu’il ne pourra pas retrouver. Ces images d’Algérie nous renvoient en effet le regard de personnes qui ne sont plus, de paysages que l’on n’a pas connu, d’une guerre que l’on n’a pas vécu mais qui apparaissent, dans l’inconscient collectif, comme une mémoire partagée. Et c’est bien en cela que ces photos atteignent leur fonction la plus louable : nous faire prendre conscience de ces regards afin de créer un lien entre l’observé et l’observant qui, seul, pourra laisser place au travail de compréhension, de critique historique et peut-être de regrets.

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Djebabra, Chélif, Resettlement Camp, N 29/2. in : Pierre Bourdieu : In Algeria. Testimonies of Uprooting. © Pierre Bourdieu / Fondation Pierre Bourdieu, St. Gallen. Courtesy : Camera Austria, Graz.

Pierre Bourdieu sur l’INA.
Site de l’exposition.
Círculo de Bellas Artes
Du 13 octobre 2011 au 15 janvier 2012
Salle Goya
Alcala 42, 28014 Madrid, +0034913605400

Voir en ligne : www.circulobellasartes.com