Le Kenya prend la pose

, par Olivia Marsaud

« Les voici, dans leur ineffable et instinctive symétrie, nous les connaissons. Debout ou assis, soigneusement alignés, nous regardant en une complicité solennelle : nous nous reconnaissons nous-mêmes », écrit l’auteure kényane Wambui Mwangi. « Un regard de connivence, une connivence partagée : ce sont des photographies de nous-mêmes tels que nous pensions être, tels que nous savons ne plus être. Des images de notre développement constant, de notre devenir permanent. (…) Ces photographies tracent la croissance et le temps, comme un mètre-ruban déroulé le long de nos vies pour en mesurer les changements. »

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tous droits réservés / Iwalewahaus

L’exposition PigaPicha !, en mettant à jour des dizaines de photos, à partir de l’ouverture du premier studio en 1905 à Nairobi aux prises numériques datées d’un siècle plus tard, offre un magnifique portrait de la photographie de studio et son évolution dans la capitale kényane. Une documentation inédite provenant du travail de recherche de deux photographes, Morris Keyonzo et Katharina Greven, pendant deux ans, dans les plus importants studios historiques de la ville (Studio One, Ramogi et Maridadi notamment) et les collections privées. « Les photographies présentées dans l’exposition sont toutes des retirages à partir des négatifs ou tirages originaux », précise Pierre-Nicolas Bounakoff le commissaire de « Iwalewa : quatre vues de l’Afrique contemporaine », dans laquelle est intégrée PigaPicha !.

Du noir et blanc aux photomontages kitsch, de la photographie artistique aux images des photographes en plein air (encore en activité, notamment à Uhuru Park), on voyage dans l’histoire de cette photographie de studio, emblématique d’une histoire sociale et culturelle qui a essaimé dans de nombreux pays africains. Mais ici, c’est du Kenya dont il s’agit, avec ses spécificités, comme tous ces clichés de la communauté indienne. Des Indiens qui, dans le milieu du XXe siècle, appartiennent à la classe moyenne voire aisée de la ville, et qui tiennent eux-mêmes les studios parmi les plus courus de la ville. Comme les fonds, les sols des studios et certains accessoires : à côté des « classiques » lunettes de soleil on trouve les couvertures et perles Maasaï, le chasse-mouches traditionnel, petites touches révélatrices de l’identité kényane.

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Cette mise en scène qu’est la photo de studio est aussi un défi aux distances sociales et spatiales : elle est vite devenue populaire, et l’on se fait photographier sans distinction de classe ou de couleur. Grâce aux décors, on peut voyager : levers de soleil, plages bordées de palmiers ou buildings modernes. Le photographié est dans ses rêves... « La studio offre un espace où chacun peut exprimer son individualité sans peur d’être jugé », explique George Gona, du département d’Histoire de l’Université de Nairobi. « La pose concerne l’individu et le moment. Il s’agit de se sentir bien avec ’Soi’. » Mais c’est aussi une façon de se montrer sous son meilleur jour, d’étaler sa réussite, voire son pouvoir (notamment via des attributs comme une canne en ivoire sculpté), de montrer qu’on s’habille à la mode (en cela, les séries sont un excellent baromètre de l’air du temps), qu’on appartient à une famille, un groupe, une communauté ou, au contraire, de prouver son affranchissement des règles sociales. Par exemple, dans la partie réservée aux photos de mariage où la plupart des mariés sont entourés de la famille et des amis, la seule photo d’un couple posant seul fait contraste. Comme si cette image était à elle seule une déclaration d’indépendance vis à vis de leurs familles respectives…

« Qu’il s’agisse de la simple expression de l’amour, du mariage ou des liens familiaux, ces photographies sont aussi un témoignage de l’influence de la technique dans l’histoire et dans la vie des Kényans, précise l’universitaire de Nairobi Tom Odhiambo. Le studio de photo, le photographe et son appareil sont peut-être relégués au verso ou dans les archives, mais ils font partie de l’histoire que les images nous racontent ou des émotions que nous ressentons en rencontrant ceux qui y sont représentés, qu’ils nous soient familiers ou non. Car, ce que ces individus partagent avec nous est le fait d’être humain, et donc la possibilité d’une intimité entre eux et nous. »
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PigaPicha !
Exposition organisée en partenariat avec le Goethe Institut de Nairobi, les Archives africaines de l’Université allemande de Bayreuth (DEVA) et les Musées nationaux du Kenya.
Dans le cadre de « Iwalewa : quatre vues de l’Afrique contemporaine »
Maison des Arts, université Michel de Montaigne Bordeaux 3 / Forum des Arts et de la Culture / Musée d’ethnographie de l’université Bordeaux Segalen / MC2a
Jusqu’au 10 octobre