A la rencontre des enseignants volontaires de Korhogo La Côte d’Ivoire au jour le jour

, par Camille Millerand, Israel Yoroba

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C’est dans le nord du pays, à environ 600 kilomètres d’Abidjan, à Korhogo – une ville située en zones ex-assiégées (par la rébellion) – que nous avons été confrontés a d’énormes difficultés. Dans notre souci de mieux connaitre l’univers de ceux qu’on appelle « enseignants volontaires » , nous avons été freinés net par des questions de procédures. Lesquelles cachaient en réalité la peur et la crainte face aux hommes des médias. Tandis que certains nous prenaient pour des espions, d’autres estimaient qu’on n’était pas une « presse de grand calibre ». Qu’importe ! Nous avons pu avoir un entretien avec lesdits enseignants et comprendre un petit peu leurs parcours. Mais au prix de combien de difficultés.

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Raccourci pour se rendre au lycée Houphouet Boigny © Camille Millerand

TEMOIGNAGES

Vendredi 20 décembre. Il est un peu plus de 6 heures 40. L’air sec de l’harmattan souffle très fort. Nos lèvres asséchées (et nos sourires) en souffrent. Nos narines aussi. Nous nous dirigeons à pied vers la sortie sud de la ville, en direction du lycée Félix Houphouët Boigny de la ville. Nous avons rendez vous avec des enseignants dudit lycée. Seulement, ceux-ci n’ont pas le même statut que les autres enseignants de Côte d’Ivoire. Ce sont des « professeurs volontaires ».
« Pendant la guerre, nous avons décidé de rester pour assurer la continuité de l’éducation ici à Korhogo » , affirme N Silué* , l’un de ces enseignants. Comme lui, ils sont plusieurs centaines dans le primaire comme dans le secondaire à avoir laissés leurs activités pour « prendre la craie » en fonction de la matière qu’ils maîtrisent le mieux. « Au départ, on nous appelait enseignant bénévoles parce qu’on n’était pas payés. Mais au fil du temps, les parents d’élèves se sont organisés pour nous payer une petite prime. Celle-ci variait entre 4000 et 10 000 francs le mois » , témoigne T Soro* un autre enseignant. « Désormais on nous appelle enseignant volontaire » , ajoute t-il.
C’est avec N Silué, que nous avons rendez-vous pour un entretien et une séance photo dans l’une de ses classes.
20 minutes plus tard nous arrivons au dit lycée par un raccourci. Les élèves semblent être un peu surpris par notre présence – certainement inhabituelle. Nous rencontrons "notre" professeur. « Vous devez rencontrer le proviseur du lycée pour qu’il vous donne son accord » , nous demande t-il. « Le connaissant, je sais qu’il sera très enthousiaste et vous donnera son Ok » , ajoute Silué. Nous exécutons et nous nous rendons au bureau du chef de l’établissement où la secrétaire nous apprend qu’il n’est pas encore là.
Vers 7h30, un véhicule « Renault 12 » de couleur blanche stationne dans un coin du bâtiment. Nous devinons aisément qu’il s’agit du proviseur. Celui-ci souriant nous reçoit dans son bureau.
Après les présentations d’usage, nous lui donnons l’objet de notre visite. « C’est un bon projet » , nous félicite le proviseur. « Mais, il faut que le Directeur régional de l’éducation national (Dren) soit avisé pour que vous soyez libres de travailler dans "mon" lycée » , nous annonce t-il avant d’ajouter : « A mon niveau il n’y a aucun problème » . Nous lui expliquons que nous sommes arrivés tard la veille de Bouaké. Et comme ce vendredi était le dernier jour de cours avant les congés de noël nous sommes venus directement. Le proviseur hoche la tête. Comme s’il était d’accord. Puis, nous demande d’attendre dehors quelques minutes le temps pour lui de joindre par téléphone le DREN.
« Où est le petit blanc et l’autre-là » , crie t-il quelques minutes plus tard pour nous appeler. « Bon dit-il, j’ai eu le Dren, il demande juste à voir vos visages. Sinon pour le principe il est d’accord » . « Mais dépêchez vous » , nous recommande le chef de l’établissement. Nous prévenons Silué avec qui nous devrions suivre un cours de 10 heures à 11 heures dans une classe de 1ère.
Il est 9 heures 15 quand nous arrêterons le premier « Taxi Moto » disponible. Le conducteur fait tout ce qu’il peut pour nous rouler à vive allure. Mais l’état de la moto et le poids des trois personnes ralenti l’engin.
Finalement nous parvenons à la Direction régionale de l’éducation nationale de Korhogo une quinzaine de minutes plus tard.
Là, après un long temps d’attente et d’impatience, nous sommes finalement reçus par le Secrétaire Général de ladite direction. Nous réexpliquons notre parcours de ce matin et ce pourquoi nous nous trouvons devant lui. « Je tiens à vous féliciter pour votre projet » , nous dit-il. « Je crois qu’aujourd’hui, il est bon de parler des enseignants volontaire de Korhogo, parce qu’ils ont beaucoup aidé à ce que le taux de scolarisation ne soit pas catastrophique » , poursuit le Secrétaire général. Concernant la rencontre avec le Dren, il nous demande deux minutes et sors de son bureau.
Cinq minutes plus tard, il revient avec son « chargé de communication » et nous donne le verdict : « Je viens de voir le Dren, il demande que vous alliez voir le préfet de la ville pour obtenir son autorisation, et comme ça il pourra donner le feu vert au proviseur du Lycée qui à son tour donnera son ok pour que vous travailliez » .
Découragés, nous quittons les bureaux de la Dren sans avoir pu rencontrer le directeur, ni obtenu l’autorisation souhaitée. Nos montres affichent 10 heures 50.
Pour le cours avec le prof c’est à l’eau. Nous l’appelons pour l’en informer.

ENTRETIEN DANS L’ANONYMAT

Quelques heures plus tard, Silué nous joint au téléphone : « Je voudrais qu’on puisse se voir pour échanger néanmoins sur l’activité des enseignants volontaires », souhaite t-il. Ce que nous ne refusons pas. Rendez-vous est donc pris dans le coin d’un restaurant de la ville. Loin des regards indiscrets. L’une des exigences de Silué est que son (vrai) nom n’apparaisse pas et les photos soient faites de dos.
17 heures, notre interlocuteur arrive à Moto. Il n’est pas seul. Soro l’autre enseignant a bien voulu être à ces côtés pour nous « affronter ».
« Nous sommes sincèrement navrés pour ce matin » , s’excusent-ils presqu’en chœur. « Vous savez depuis que nous avons passé du statut de bénévole à celui de volontaire, et depuis que l’administration à été redéployée nous sommes obligés de nous soumettre aux décisions des chefs d’établissement » , continu Silué. Pour ces enseignants ce fait n’est pas mauvais en soi puisque désormais ils sont en train de tendre vers la reconnaissance par l’Etat.
Eux qui étaient encore inconnus il y a des années en arrières. Mais qui travaillaient sans attendre forcément quelques choses en retour.
« Lorsque tout a commencé en 2002, raconte Soro, tous les enseignants ont fui la zone de Korhogo abandonnant les élèves » . « Plusieurs des élèves eux même ont rejoint la rébellion » , indique t-il. Il a fallu donc que des personnes prennent l’engagement de continuer à dispenser les cours et à inciter les élèves à retourner en classe. « Moi je suis étudiant en License de Sciences économiques à Bouaké et lui étudiant en anglais » , présente Silué. Et d’ajouter « chacun de nous à laissé ses études depuis 2003 pour se consacrer uniquement à l’enseignement des enfants ici à Korhogo » . « Aujourd’hui nous sommes satisfaits des résultats car plusieurs de nos élèves ont été reçus au baccalauréat » , lance t-il fièrement.
Pour réussir leurs missions, ces enseignants volontaires ont pu compter sur l’appui de certains organismes internationaux ainsi que des personnes de bonnes volontés. « Ce sont eux qui nous ont encouragé à continuer et à persévérer » , affirme Silué.
Plus que tout aujourd’hui, ces deux jeunes volontaires souhaitent voir l’effectivité de la promesse faite par le président ivoirien. « Lors de sa tournée dans le nord en 2007, le président Gbagbo a promis de nous recruter au sein de la fonction publique. Nous attendons que cela soit concrétisé » , espèrent-ils. Si cela ce fait, ce sera une belle récompense pour ces jeunes qui ont sauvé l’école dans les zones occupées par la rébellion.
*Ce sont des noms d’emprunts pour répondre au désir des enseignants volontaire de garder l’anonymat.

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Soro et Silué, tous les 2 profs volontaires à Korhogo © Camille Millerand