Abdoulaye Barry, un photographe au pays des sables chronique 01 - "Voyage au Centre de l’Afrique"

, par Philippe Guionie

Moiteur nocturne, néons blafards, formes humaines longilignes, telles sont mes premières sensations de cette Afrique centrale encore inconnue. Le
lendemain de mon arrivée à N’Djaména, je rencontre le photographe tchadien Abdoulaye Barry. Assis à l’arrière de sa moto Kimco estampillée du
macaron jaune des films Kodak, nous sillonnons paisiblement les larges avenues asphaltées de la capitale.

Tapis rouge ! Ce sont presque les deux premiers mots de la journée, ce sera le let’smotiv des trois jours suivants. Abdoulaye semble désolé, presque
abattu. Tapis rouge ! « Papa est de sorti ! ». Comprenez le Président Idriss Déby sort de son palais présidentiel. Aussitôt le centre-ville est paralysé.
Des militaires au béret rouge sont à la baguette, bras levé, regard fixe et kalachnikov en bandoulière. Les 4/4 tournoient comme des fourmis à la
recherche d’une issue salvatrice. Dans ce désordre protéiforme, apparaît soudain à l’entrée de l’avenue De Gaulle un convoi officiel sirène hurlante et
feux allumés. Chacun doit se figer ou se retirer sous peine de se voir puni. Nous nous exécutons.

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Abdoulaye Barry est en train de réaliser des prises de vues dans le lit du fleuve Chari près du pont de Chagoua à N’Djaména. © Philippe Guionie/Myop

Né à N’Djaména, Abdoulaye Barry est lauréat du prix du jury 2009 à la biennale de la photographie africaine à Bamako. Une belle récompense et peut-être le début d’une nouvelle vie pour ce jeune photographe de 30 ans adepte d’une photographie documentaire tournée vers le quotidien de certaines populations en marge de la société tchadienne : les enfants de rues, les danseurs de hip hop... Son allure débonnaire cache une personnalité sensible attentive à la souffrance des autres dont il souhaite témoigner en développant un regard « humaniste » et « juste ». Après une enfance difficile, il découvre la photographie dès l’âge de 12 ans. La passion est désormais en route. Pendant des années, il survit alternant photographies de cérémonies et travaux de commande notamment pour certains organismes étatiques. A partir de 2006, un regard plus personnel le rapproche de la photographie d’auteur, « pour montrer ce qui me touche » sans apporter de jugement préconçu mais sans se cacher non plus. Avare de mots et d’émotions, Abdoulaye trouve dans le médium photographique à la fois un langage spécifique et une raison d’être. Ainsi ses photographies des enfants des rues à N’Djaména, réalisées la nuit, suggèrent un monde parallèle, en souffrance, marginalisé. La nuit y est montrée comme la visitation d’un monde souterrain où les formes floues et déformées des corps deviennent l’expression fugace d’une violence quasi animale. Cette série sur les enfants des rues lui vaut d’être récompensée à Bamako, « la Mecque de la photographie africaine » et quelques nuits passées dans les geôles tchadiennes !

Parfois, il recroise le chemin de Papou ou Moussa, ils sont toujours là, au marché central de la ville, un peu plus grand seulement. Son travail sur les
jeunes danseurs de hip hop participe du même état d’esprit à savoir la volonté de témoigner et de faire réagir. Il photographie ces jeunes, âgés d’une vingtaine d’années, dansant dans les cours intérieures des concessions traditionnelles… dans une sorte de confrontation subtile entre modernité et
tradition.
Abdoulaye me confie sa solitude. Les photographes tchadiens partageant ses convictions ne sont pas légion et le métier reste difficile : manque de
moyens financiers, rareté et cherté des films argentiques, difficulté de se former à l’outil numérique. Il évoque avec respect et admiration les stages
partagés à N’Djaména et Accra avec Bruno Boudjelal, photographe de l’agence Vu, adepte d’une photographie vagabonde et introspective. Grâce à lui, il a compris l’importance de dépasser la photographie commerciale. Il ne lui reste plus qu’à dépasser maintenant les frontières de la création et le
bonheur ne sera plus très loin.

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Né à N’Djaména, Abdoulaye Barry, jeune photographe de 30 ans est lauréat du Prix du Jury 2009 à la biennale de la photographie africaine à Bamako. © Philippe Guionie/Myop

Voir en ligne : www.philippe-guionie.com