L’économie malmenée Chroniques dakaroises : portrait(s) de la contestation / Chapitre 3

, par Camille Millerand, Simon Maro

À travers les portraits de neuf citoyens, personnalités en vue et simples anonymes, le photographe Camille Millerand et le journaliste Simon Maro décrivent l’Alternance et dressent le portrait de la contestation au Sénégal.

Mansour Cama - 61 ans - Chef d’entreprise

Mansour Cama fait partie de ceux qui investissent et s’investissent. À 61 ans, il est à la tête de la Société Sénégalaise d’Investissements (SSI), une holding qui se déploie dans l’industrie, la finance, l’hôtellerie, la distribution d’eau et emploie des milliers de travailleurs. Outre ses activités de chef d’entreprise, il préside la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES). Connu pour sa liberté de ton, le patron des patrons s’est mis à dos le régime actuel en participant activement aux Assises Nationales, dont il a été l’un des bailleurs.

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Mansour Cama, président de la Confédération nationale des employeurs du Sénégal, l’une des organisations patronales les plus représentatives, dans le hall d’un grand hotel de Dakar. © Camille Millerand

« Les gens vivent dans l’illusion que la politique doit être discutée uniquement par les politiques. C’est nous qui prenons les risques, qui créons la richesse, qui créons les emplois. Au nom de cela, nous ne pouvons pas rester indifférent », explique Mansour Cama d’une voix grave et posée. D’après lui, l’économie nationale n’est pas assez performante. « Vous ne pouvez pas asseoir une économie solide si la gouvernance publique n’est pas au rendez-vous. Malheureusement, on peut noter que la gouvernance publique pose problème sur bien des aspects et que la corruption au Sénégal a pris une proportion qui inquiète dangereusement. »

Montage financiers suspects, affairisme, le Sénégal est montré du doigt. Et le nom de Karim Wade [1], le fils du président, revient dans tous les scandales qui éclaboussent la République. Les câbles diplomatiques révélés par Wikileaks indiquent que Karim, bombardé ministre de la Coopération internationale, des Transports aériens, des Infrastructures et de l’Energie en 2009, est surnommé « Monsieur 15% » et dénoncent un système qui « serait difficile à décrire autrement que comme criminel et corrompu ». « On a vu des fortunes se faire dans des conditions qui ne sont pas toujours claires, note Mansour Cama. Nous avons été les premiers à dénoncer l’abus du gré à gré. (…) L’enrichissement rapide de certains ne peut se faire que sur le dos de l’Etat. »

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© Camille Millerand

Aussi, l’économie sénégalaise a payé cher les coupures de courant. « Chaque année depuis que la crise de l’électricité est amorcée, les nombreux délestages nous coûtent entre 1 et 1,5 point de croissance. Cela a évidemment des conséquences importantes sur les entreprises. Les PME ont du mal à suivre. Si certaines ont fermé, d’autres ont dû suspendre des activités. Celles qui ont tenu le coup ont perdu beaucoup d’argent parce qu’il a fallu mobiliser de la trésorerie pour acheter du carburant pour faire tourner des groupes. Non seulement vous investissez dans un groupe, mais l’exploitation par le groupe est encore plus chère que ce que vous pouvez imaginer. Ça a été une catastrophe ! Dans beaucoup de maisons des activités informelles se font grâce à l’électricité. Une femme peut arrondir ses fins de mois avec son congélateur en vendant de la glace. » Malgré les difficultés, Mansour Cama retient le positif. « Quelle que soit l’issue des élections, les citoyens ne se laisseront plus mener à l’abattoir comme des moutons. »

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Coiffeurs, tailleurs ou menuisiers metalliques ont particulièrement souffert des coupures de courant. Privés d’électricité la journée, beaucoup ont été obligé de travailler la nuit. Ceux qui le pouvaient se sont acheté un petit groupe électrogène pour pouvoir gagner leur vie. © Camille Millerand
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© Camille Millerand

Notes

[1La plupart des Sénégalais sont persuadés qu’Abdoulaye Wade s’accroche au pouvoir pour permettre à son fils Karim de lui succéder.