Le courant ne passe plus Chroniques dakaroises : portrait(s) de la contestation / Chapitre 7

, par Camille Millerand, Simon Maro

À travers les portraits de neuf citoyens, personnalités en vue et simples anonymes, le photographe Camille Millerand et le journaliste Simon Maro décrivent l’Alternance et dressent le portrait de la contestation au Sénégal.

Youssoupha Sarr - 65 ans - Imam

« L’imam ne doit pas rester cloîtrer entre quatre murs avec ses fidèles et diriger des prières. Son rôle est éminemment social et politique », affirme Youssoupha Sarr. Retraité de la fonction publique, l’homme officie en tant qu’imam dans le quartier d’Hamo 4 à Guédiawaye, une des principales banlieues de la capitale. De la mosquée à la rue, il n’y a donc qu’un pas qu’il n’hésite pas à franchir lorsqu’en août 2008 le gouvernement annonce une hausse de 17% du prix de l’électricité. À la tête du Collectif des imams et résidents de Guédiawaye, il organise une marche qui fait plier le gouvernement.

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La mobilisation organisée par Youssoupha Sarr et le Collectif des imams et résidents de Guediawaye pour protester contre les coupures d’électricité a inspiré les fondateurs de "Y en a marre" et les a poussé à créer leur mouvement. © Camille Millerand

Un mois plus tard, pour protester contre les coupures de courant, qui font de la vie des Sénégalais un enfer et les ramènent à l’âge de la bougie, il appelle ses concitoyens à ne plus payer leurs factures d’électricité. « Les coupures accentuent la pauvreté, le mécontentement et l’insécurité. » Pas de courant, pas de travail pour le tailleur du coin, le mécanicien métallique ou le coiffeur. Pendant ce temps, les réserves de poisson et de viande pourrissent dans les congélateurs. Excédée, la rue a plusieurs fois laissée éclater sa colère ces dernières années. Pneus brûlés sur la chaussée, agences de la Sénélec (la société nationale d’électricité) saccagées. Depuis octobre, les délestages se font rares. Cependant, les Sénégalais restent vigilants. Certains craignent une ruse du pouvoir à l’approche des élections.

« Dans nos prêches, dans nos sermons au niveau des mosquées, nous avons toujours attiré l’attention des autorités sur les difficultés que vivent les populations sénégalaises, en particulier dans les banlieues. » La porte de l’imam reste toujours ouverte à ses fidèles. « Chaque jour que Dieu fait, même si on peut régler un problème ponctuel, d’autres problèmes surgissent. (…) Le problème principal, c’est le coût de la vie. »

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© Camille Millerand

En 2000, comme beaucoup, il aspire au changement. « J’étais l’un des premiers dans les bureaux de vote pour faire en sorte que le régime socialiste dégage. » Aujourd’hui, il souhaite le départ du président Wade. « Dans une démocratie, il faut respecter les règles du jeu. (…) Cette candidature ne me semble pas être en conformité avec la Constitution. » L’imam va plus loin. « À 86 ans, le fait de postuler à un mandat de plus pose problème. Un humain est un humain. Aussi, dire que l’on ne se présente pas et revenir dire que l’on se présente n’est pas correct sur le plan éthique [1]. Dans l’Islam, le respect de la parole donnée est sacré. »

« La politique politicienne telle qu’elle est pratiquée en Afrique et particulièrement au Sénégal pose problème. » Youssoupha Sarr a tiré les leçons du passé. « Il est tant que l’on ne signe plus de chèque en blanc à un politicien. » L’imam milite pour une société civile forte capable de jouer un rôle de contre-pouvoir. « Il faut des sentinelles, des gens qui mènent un combat citoyen. Nous tous, nous convergeons vers un même but c’est la tranquillité, la paix et le développement de ce pays. »

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L’imam reconnaît une nette amélioration de la production d’électricité, mais il reste persuadé que les consommateurs payent plus qu’ils ne consomment. La faute selon lui à des compteurs qui ne seraient pas fiables. © Camille Millerand
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© Camille Millerand

Notes

[1Au lendemain de sa réélection en 2007, Wade explique avoir « bloqué » le nombre de mandats à deux dans la Constitution qu’il a fait adopter. « Je ne peux pas me représenter, dit-il. La Constitution me l’interdit. » Deux ans plus tard, il annonce son intention de briguer un troisième mandat. « Seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, justifie Wade. Ma waxoon waxeet (« Je l’ai dit, je me dédis »).