Les pirogues du désespoir Chroniques dakaroises : portrait(s) de la contestation / Chapitre 5

, par Camille Millerand, Simon Maro

À travers les portraits de neuf citoyens, personnalités en vue et simples anonymes, le photographe Camille Millerand et le journaliste Simon Maro décrivent l’Alternance et dressent le portrait de la contestation au Sénégal.

Bassirou Gueye - 39 ans – Vendeur ambulant

« On est parti en Europe pour gagner quelque chose là-bas, trouver un métier là-bas, avoir des diplômes là-bas, et revenir investir, travailler et développer notre pays. C’est pour cela qu’on a quitté le Sénégal », raconte Bassirou Gueye. En 2006, il part à « l’aventure » comme on dit ici. En ce temps-là, de nombreux Sénégalais embarquent dans des pirogues de fortune à la recherche de l’eldorado. Leur devise : « Barça ou Barsakh » (« Barcelone ou la mort ») !

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© Camille Millerand

« Moi j’étais marchand ambulant. Tu déambules dans les rues avec tes marchandises, mais tu ne gagnes rien. J’ai fait le tour de Dakar. (…) En 2006, nous étions vraiment dans la souffrance. » Bassirou Gueye fait partie de ces bataillons de jeunes condamnés à se lever à l’aube pour marcher des kilomètres sous un soleil de plomb en espérant monnayer quelques bricoles aux passants ou aux chauffeurs coincés dans les embouteillages. Il parvient à économiser les 500.000 F.Cfa (760 €) nécessaires au voyage et grimpe dans une pirogue pour rejoindre les Canaries.

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Président de l’association "mouvement Barça-Barsaq " qui revendique 13.000 membres, Bassirou Gueye retrouve chaque jour d’autres rapatriés. Ils évoquent les difficultés qu’ils ont à se réinsérer au sein de la société sénégalaise et l’incompréhension de leurs familles. © Camille Millerand

Livrés à la fureur de l’océan, les migrants se réfugient dans la prière. «  Nous étions 142. Dans la pirogue, tu vois les gens pleurer. Quand tu aperçois certaines vagues, tu penses que la fin du monde approche. Tu vois des gens vomir. Parfois, certains meurent de faim. » Bassirou reste fortement marqué par ces sept jours de traversée. « Le cinquième jour, une grande vague est venue. Un jeune homme était paniqué. Il disait que s’il avait su ce qui l’attendait, il ne serait pas venu. Il est tombé dans la mer. Des mareyeurs ont plongé, mais c’était trop tard. » Quelques heures plus tard, un hélicoptère apparaît dans le ciel et les oriente jusqu’aux côtes espagnoles. La fin du calvaire ?

Accueilli par la Croix-Rouge, il est conduit avec ses compagnons au commissariat puis dans un camp de rétention. « Quand j’étais dans le camp, j’ai vu des milliers de personnes arriver en pirogues. » Chaque jour deux à trois pirogues rallient l’archipel. Des Gambiens, des Guinéens, des Maliens, des Gabonais, des Marocains, mais surtout des Sénégalais. « On est venu comme des criquets ! »

La fin des quarante jours, la durée légale de la détention, approche pour Bassirou. Mais, l’espoir d’une vie meilleure vire à l’humiliation. Le Sénégal et l’Espagne signent un accord de lutte contre l’immigration clandestine. Wade accepte les rapatriements contre une aide financière. « Il nous a vendu ! » Menottes aux poignets, 4.000 clandestins sénégalais sont rapatriés en un mois et débarqués à l’aéroport de Saint-Louis. « Arrivés dans notre pays, on a reçu 10.000 F.Cfa (15 €), un sandwich et une boisson. » Les rapatriés accusent le chef de l’Etat d’avoir détourné les 13 milliards de francs Cfa (19,8 millions d’euros) donnés par Madrid. « Abdoulaye wade nous a oublié. Il a oublié que ce sont les jeunes qui l’ont investi. (…) S’il n’y a pas tous ces émigrés, certaines familles ici ne mangent pas. » Touchés dans leur dignité, les rapatriés en veulent toujours à leur président.

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© Camille Millerand
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Symbole de la folie des grandeurs du président Wade, la construction du Monument de la Renaissance africaine a coûté 18 millions d’euros. D’une hauteur de 53 mètres, la statue a été bâtie dans un style très stalinien par une entreprise nord-coréenne. Au titre de la propriété intellectuelle, le président Wade s’est attribué 35% des revenus générés par l’édifice. © Camille Millerand