Pascal Maitre : la Somalie, pays oublié (Visa pour l’image - 3/3)

, par Jean Berry

Troisième et dernière interview réalisée à Perpignan avec Pascal Maitre (Cosmos), autour de son travail pour National Geographic et Geo, entre 2002 et 2008, en Somalie. Un pays « oublié », dont on parle peu, mais ou la situation empire d’année en année, selon le photographe. Témoignage.

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Portrait Pascal Maitre © M.Ascani - Cosmos

Finalement votre sujet est un peu un sujet « en creux », au long cours, sur un pays qui n’est pas sous le feu de l’actualité...
Plus ou moins, c’est un travail de news magazine que j’ai commencé en 2002 et dont les dernières images datent de décembre 2008. J’ai fait du news pendant quatre ans quand j’étais à Gamma, et c’est vrai que sur le magazine et le news magazine vous avez plus de temps, c’est un travail plus en profondeur que vous maîtrisez plus. Vous décidez de ce que vous voulez traiter et de la manière dont vous voulez le traiter. Mais sur le terrain, contrairement à ce que l’on croit, ce genre de travail peut être tout aussi dangereux voire plus que la période du news. Pendant la période du news, les gens peuvent comprendre pourquoi vous touchez aux choses dures, alors que dans ce genre de situation, c’est parfois plus difficile. Quand vous restez longtemps en Somalie, une ambigüité s’installe, les gens se demandent ce que vous faites là. D’ailleurs le récent problème des deux agents français qui ont été enlevés en témoigne. Dès que vous restez au-delà de trois ou quatre jours à Mogadiscio, ça devient compliqué. Le hot news peut être très dangereux, mais ce genre de travail est lui aussi très délicat.
Vous montrez un pays martyr...
Oui, c’est un pays qui souffre depuis très longtemps maintenant. Je me répète souvent en disant qu’au fil des voyages, vous avez à chaque fois l’impression que vous avez touché le fond, que le pire n’est pas possible... Mais ces dernières années la situation a encore empiré. La situation est méchante, terrible... Peu de gens y vont et en parlent pour une raison simple : c’est dangereux et ça coute beaucoup d’argent, et puis comme vous le disiez les journaux ont l’impression qu’il ne se passe pas grand-chose, que la situation est la même chaque année... Elle évolue, bien sûr, mais il s’agit de nuances et pas forcément de quelque chose qui attire l’attention. C’est toujours la guerre entre les gens, les clans, maintenant il y a l’arrivée de l’islamisme... Donc il n’y a pas beaucoup de candidats, et puis pour un journal c’est une prise de risque, donc c’est difficile de trouver des supports qui peuvent l’assumer. C’est très risqué, il y a les risques de kidnapping... C’est vrai que j’ai la chance d’avoir été suivi par Geo et le National Geographic américain, qui ont pris ce risque, financé le travail et l’ont publié.

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© Pascal Maitre / Cosmos for Geo # 008 Somalie, octobre 2002. Mogadiscio. Un grand brûlé est soigné par jet d’eau à l’hôpital Madina. Il a été brûlé par de l’essence. Il n’y a pas de pompe dans la capitale, et le carburant est distribué dans des petits bidons en plastique, ce qui provoque beaucoup d’accidents comme celui-ci.

Avez-vous rencontré des photographes locaux ?
Quelques-uns quand j’ai assisté à Djibouti à un colloque de journalistes somaliens... La situation des journalistes locaux est terrible, ils se font assassiner comme des oiseaux. Cette année six journalistes somaliens ont été assassinés.
Quelles ont été vos conditions de travail là-bas ?
Les magazines pour lesquels je travaille demandent des images d’assez bonne qualité, ce qui prend du temps... Et s’il y a un pays où l’on a pas beaucoup de temps pour travailler, c’est bien la Somalie. On est basé dans un hôtel gardé, on va sur un point, on travaille un quart d’heure, une demie-heure maximum, et on revient à l’hôtel. C’est une manière très particulière de travailler... L’expérience aide. Normalement vous pilotez votre sujet, mais là c’est plutôt le sujet qui vous pilote. Ce qu’on peut faire aujourd’hui ne sera peut être pas possible demain, ce que vous pouvez faire dans un voyage ne sera peut être plus possible la prochaine fois. Il y a des choses inaccessibles. Donc à chaque voyage on ramène quelques éléments qui vont constituer une partie du puzzle. Et les éléments c’est la vie des gens, bien sûr.

Vous parlez d’un pays délaissé, vous pensez que les pays occidentaux ont finalement peu d’intérêt pour la Somalie...

J’ai surtour l’impression qu’ils sont dépassés, vraiment dépassés... L’Amérique particulièrement, qui a essayé de s’engager à travers les Ethiopiens pour chasser les tribunaux islamiques, ce qui a été une erreur... Maintenant j’ai l’impressoin que plus personne ne sait comment faire, et que ça va aller de mal en pis. On dit que le président Obama va avoir un vrai problème sur l’Afghanistan, mais la Somalie me paraît aussi être un gros dossier. Il y a des réseaux terroristes et un tel no man’s land, les gens ont été traumatisés par Restore Hope, etc... On dirait que plus personne ne veut y mettre le doigt.

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© Pascal Maitre / Cosmos pour Geo # 005 Somalie, septembre 2002. Mogadiscio. Sur la ligne verte, le quartier de Shangani est pratiquement désert.