Place Tahrir : Quand la photographie exprime la « visibilité »

, par Nassira Bellamine

L’obscurité est une sphère dans laquelle on ne peut rien identifier, un sentiment d’étourdissement et de vide infini qu’on ne peut ni saisir, ni se situer, seuls le vertige et la sensation d’évanouissement prennent le dessus. Dans l’obscurité, on est « invisible », on « n’existe pas », on est rien. Et pourtant, il suffit d’une étincelle de lumière pour « exister » ou plutôt pour rendre « visible » ce qui était « invisible ».

La lumière est une flamme,elle « s’élève » elle se propage « verticalement », cette verticalité traduit le mouvement et la vivacité : la flamme s’impose. Il a suffit à Mohamed Bouazizi, un tunisien de 26 ans, de s’enflammer, ce jour du 17 décembre 2010, pour que le reste du monde entier prenne conscience de l’existence de ce jeune marchand ambulant, voire même l’existence de toutes les populations arabes (qui n’existaient pas ou qui étaient juste des ombres). L’avènement du « printemps arabe » a bouleversé le paysage visuel médiatique, de l’immolation de Bouazizi aux récents bouleversements dans le monde arabe, l’image de la rue arabe traduisait bien une chose : la « VISIBILITE »...

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Un révolutionnaire sur la tête d’un char, tenant le drapeau égyptien d’une main, et l’autre lancée en l’air comme s’il s’adressait à un auditoire, tel Cicéron. © Salah Hashem

J’ai voulu mettre en exergue cette notion de « visibilité » à travers un travail d’un journaliste et cinéaste égyptien Salah Hashem* qui a décidé de se rendre à la place Tahrir au lendemain de la « Conquête des chameaux ». Avec l’œil de sa caméra, il a immortalisé quelques traits de la révolution du 25 janvier, avec des prises photographiques et à travers un film documentaire qui est en cours de réalisation. Premier pas vers la place Tahrir, signe un véritable théâtre de la rue, un voyage au cœur de la révolution égyptienne. Tel était le but de Salah Hashem qui a commencé à suivre cette révolution qui s’improvisait au fil des jours : « je me suis rendu compte de suite que la place offrait un champs ouvert où tous les modes d’expression étaient bien présents. J’étais ébloui, devant cette force du peuple, qui jadis avait perdu l’éclat de vie dans son regard, et ne reflétait qu’impuissance et déchirure au point qu’il est devenu étranger de lui-même, le voici ranimé par la flamme de la vie, je le voyais comment il se renouvelait et se réinventait debout à travers des slogans, des messages, des dessins, des caricatures, à travers sa propre presse qu’il improvisait. Communiquer devenait une nécessité pour lui, à la place Tahrir, le peuple exerçait sa liberté d’expression totale. L’art s’exprimait aux sons de l’improvisation, le peuple existait ».

Le travail photographique de Salah Hashem ne se limite pas à enregistrer ou à une « imitation parfaite » de ce qu’était la révolution égyptienne. Ces photographies ne rentrent pas dans la simple « mimésie » de la réalité. L’interprétation des éléments sémiologiques d’une photo dépend bien d’un contexte, car en dehors de ça, le message visuel n’est qu’évolutif, c’est pourquoi le contexte est nécessaire pour comprendre ce « quelque chose que tout le monde perçoit mais qui n’a pas la même valeur ni le même sens pour tous » [1].

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« Freedom », un désir fort qui rend ces jeunes endormis par terre solidaires et forts © Salah Hashem

Cette représentation ambiguë de l’image ou de la photo implique un rapport entre le « représenté » et le « non-représenté », le « montré » et le « non-montré », le « visible » et le « non-visible ». Cette série de négation constitue ce qu’on appelle dans le jargon de la photographie l’absence, et sa signification dépend du rapport qu’il y a entre les signes visibles (représentés) et les signes invisibles (non représentés).

Cette photographie de Salah Hashem où deux jeunes révolutionnaires semblent dormir peut offrir deux lectures de ce moment-événement. Malgré le fait que ces jeunes ne bougent pas et qu’ils semblent passifs, nous ne sommes pas dans une simple occupation de la place Tahrir .Ici ils sont comme des morts , l’affiche "freedom" renforce cette immobilité et connote la détermination d’aller jusqu’au bout quitte à perdre la vie .

Les photographie de Salah Hashem dégagent un véritable potentiel, et montrent cet égyptien qui venait manifester, occuper la place Tahrir, et voir comment l’Egypte était faite. En réalité il voulait exprimer sa volonté de « se mettre debout », l’égyptien cherchait sa visibilité de citoyen.
Certaines photographies mettaient en scène la posture verticale des révolutionnaires, une posture pertinente qui traduisait la volonté d’exister (être debout c’est être vu, être vu c’est exister) : sur certaines photographies le révolutionnaire était agrippé à un poteau, ou debout sur une estrade ou un mur, ou à la hauteur d’une statue. Il levait sa tête : « Lève ta tête, t’es Egyptien », criaient les révolutionnaires… Le révolutionnaire respirait, il était bien vivant.

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Le peuple se lève, il est debout sur pied, il fait face : il veut qu’on l’entend : photo, un manifestant brande un drapeau sur lequel on peut distinguer un fragment du message « Appel pour signature ». © Salah Hashem

Cette volonté d’exister s’est exprimée aussi à travers le désir d’informer de ce qui se passe réellement à la place Tahrir, le peuple s’est mis, alors, à élaborer sa propre presse pour « transmettre l’information » ou plutôt l’évènement ». Il devenait le journaliste, le reporter, le témoin, l’évènement, le maquettiste, le titreur, le rédacteur, l’afficheur, il réunissait en lui à la fois l’Operator, le Spectator et le Spectrum [2]. Ce désir d’être vu et aperçu se reflète aussi dans les slogans que les révolutionnaires affichent : toutes les forces sociales veulent occuper un champ de vision, ils occupent la place (le lycéen, le citoyen simple, les femmes, les laïcs, les frères musulmans, le poète, le dessinateur…).

Et parce que, la « visibilité est un pouvoir-voir donné au sujet, une modalisation positive attribuée par l’objet visible qui permet au sujet (…) de le voir. La codépendance entre sujet percevant et objet perçu s’affirme nettement. L’objet modélise le sujet en lui attribuant la compétence extrinsèque du pouvoir-faire sur le plan cognitif » [3]... Dans sa quête de visibilité et (sa volonté de vivre), le révolutionnaire cherche en réalité son pouvoir-faire ou plutôt pouvoir-agir et c’est ça qui certifie sa liberté et produit un sentiment de puissance à transformer le monde.
Premier pas vers la place Tahrir, atteste que l’image révèle à la fois le « visible » et l’« invisible », et qu’ elle tire son pouvoir de nos propres sentiments, de notre inconscient, de notre relation avec le monde et le réel.

Salah Hashem

Salah HachemAncien journaliste, écrivain et cinéaste, d’origine égyptienne, il réside en France depuis 1974, il a travaillé comme journaliste et grand reporter auprès des grands journaux arabes tels que : Al Ahramp, Charq Al Wasat, Al Watan el Arabi, Koul El arab, El Hayet.
Critique de cinéma, il était membre de jury à plusieurs reprises :
1989, membre du jury de la caméra d’or au festival international de Cannes ;
Membres de jury au festival d’Antalia, Turquie en 2000.
Membre du jury à Art Film Festival en Slovéquie, 2001, avec Alain Robbe-Grillet (l’inventeur du nouveau roman en France).
Membre du jury de la critique au festival cinéma méditerranéen de Montpellier pour quatre années consécutives.
Couvre pour la presse arabe (Al Ahram, Charq Awssat, Al qabas) le festival de Cannes depuis 1982.
Auteur de plusieurs livres, entre autres, « L’autre patrie » en trois tomes.
Sinidibadiyettes : ou voyages, Le cinéma arabe au-delà des frontières, Le Cheval blanc (séries de nouvelles).
A étudié le cinéma à l’université de Vincennes à Paris 8 et diplômé d’une maîtrise en littérature anglaise.
Il a déjà réalisé deux films documentaires : A la recherche de Rifaa, et Parole des yeux.
Et actuellement en cours de réalisation de deux films documentaires :
Premier pas… au cœur de la révolution égyptienne et Comme s’ils étaient des cinéastes.
Website : http://cinemaisis.blogspot.com/

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© Salah Hashem

A gauche : comme s’ils guettent (la sortie d’une) personne, certains se sont même accrochés à un panneau publicitaire sur lequel, une écriture à la main a été rajoutée : « Que Moubarak tombe », sur les bandereaux, on peut lire « Vive la nouvelle génération », « Vive la révolution du 25 janvier… Vive l’Egypte libre vive le peuple libre ». A droite : des manifestants se regroupent massivement à proximité d’une affiche, on peut distinguer ces inscriptions : « Les représentants du régimes et les promoteurs du mensonge ne nous échappent pas ». 

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© Salah Hashem

A gauche : des jeunes manifestants se mettent sur un cantonner, appartenant à une société d’électricité, on a l’impression qu’ils étaient longtemps privés de cette énergie et que maintenant ils en prennent possession. A droite : Des jeunes s’élèvent à la hauteur d’une statue, quelques uns brandissent le drapeau égyptien, d’autres comme le jeune accroupi tient entre ses mains un pancarte sur lequel est inscrit : « Vendredi de la victoire, nous sommes tous libres ».

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© Salah Hashem

Des maquettistes, se révèlent à la place Tahrir, une autre façon de faire la presse, le montage des articles adopte la méthode de coupure de presse (découpage/collage). Le peuple égyptien nous a inventé de grands feuillets, la page du journal était fixée par terre avec des pierres (photo gauche), c’est de l’info terre-à-terre (dénotant le réel des évènements). Les coupures de presse étaient aussi collées sur un grand pancarte publicitaire, on a l’impression d’être devant un écran de cinéma, c’est le goût du cinéma égyptien qui se fait sentir (photo à droite).

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© Salah Hashem

Longtemps contestés, les médias égyptiens œuvraient pour la désinformation, le peuple leur attribuait la fonction du « désinformateur ». A gauche un journaliste professionnel, se révolte contre le régime et clame pour une presse libre. Il élabore l’information à sa manière, un chapeau de carton portant la mention : « Au nom de tous les journalistes honnêtes : Dégage ! », sur le revers du chapeau, des mentions répétitives « Dégage ! ». Et une affiche entre les mains dénonçant « l’air d’accroupissement » avec une copie d’image d’une vidéo sur laquelle figure la ministre du travail Aïcha Abdel-Hadi entrain d’embrasser la main de Suzanne Moubarak, la mention accuse : « Celle qui s’accroupit pour embrasser la main de la Dame ne défendra jamais l’honneur et la dignité d’un employé ». A droite, un groupe de journalistes guidé en tête par des femmes dénonce les mensonges auxquels se livre la TV égyptienne et incrimine le ministre de l’information Anas Faki de la désinformation. 

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© Salah Hashem

Le journalisme de la rue a réservé aussi une grande partie pour la caricature, adoptant même des formes artistiques nouvelles, le jeu avec le plastique et l’ombre projette un certain réalisme (photo gauche). A droite, un manifestant accroche un pancarte (à la manière des premières presses criantes) annonçant un évènement urgent : « Urgent : Moubarak tente de s’immoler devant l’assemblée populaire, il demande LA CHUTE DU PEUPLE », c’est l’art du sarcasme qui prend part.

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© Salah Hashem

Entre la visibilité du lycéen (photo gauche) qui réclame son droit d’exercer la politique : « La politique n’est pas seulement à l’université » et la visibilité d’être un simple citoyen (photo droite) la conscience politique de la jeunesse égyptienne est bien en éveil, le jeune homme (à droite) porte une affiche sur laquelle est inscrit : « J’ai porté une barbe pour ressembler au prophète, Il a dit (Moubarak) emprisonnez-le, c’est un terroriste ; je me suis mis à réfléchir et à poser des questions, Il a dit, détruisez-le c’est un laïc ; je me suis dit bon je réclame mon intégrité et ma dignité, Il a dit le ballon et le chant te suffiront assez ; mais lorsque j’ai vu le sang des martyres versés, je me suis résolu à ce que Moubarak partira à jamais ».

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© Salah Hashem

Toute les forces sociales sont visibles (les non frères musulmans et les frères musulmans), à gauche un couple (comme s’ils allaient contracter un mariage) portent l’affiche « Aujourd’hui nous avons signé pour la liberté et cela pour longtemps : le peuple égyptien ». A droite, un autre couple déploie la caricature on distingue le visage de Moubarak avec un code barre, comme s’il était un produit de consommation, avec une date de péremption : « Date de validité jusqu’au : 25 janvier 2011 », à gauche de l’affiche le dessin d’un avion sombre (destination inconnue ?) avec les inscriptions : « Départ de la république égyptienne arabe, le 11 février 2011, Air Republic Egypt ».

Exposition Photo de Salah Hashem

Egypte.Al Midan" Tahrir Place"
du 28 février au 30 mars 2012
Mediatheque Louis Aragon
2 , Avenue Gabriel Peri
92220 Bagneux
Tel : 0146570876

Notes

[1Marie-José Mondzain, Il était une fois l’image, in Catalogue des Etats Généraux du film documentaire, Lussas, 2003

[2Roland Barthes, La chambre claire : note sur la photographie, Cahiers Cinéma, éd. Gallimard, Paris, 1989

[3Marie RENOUS, Sémiotique et perception esthétique, Pulim, Limoges, 2001.