She is King Peggy Bartels, the Lady King of Otuam

, par Sarah Preston

En 2006 je découvrais le Ghana. Très bien accueillie, je remarquais des gens discrets, serviables et armés d’un sens de l’humour cinglant. La tradition veut que le Ghana soit une société patriarcale, mais très vite il apparait clairement que les femmes jouent un rôle primordial dans l’organisation du foyer, de l’éducation, de la gestion des finances et de la vie de quartier. D’une main de fer, elles gèrent, dirigent, conseillent, tout cela discrètement et un peu à couvert pour ne pas aller à l’encontre d’une tradition qui veut que l’homme dirige.

En 2009, je découvre un article parlant de la première femme roi du Ghana, publié dans le Washington Post par la journaliste Américaine Eleanor Herman.
Cette femme Ghanéenne-Américaine est depuis 2008, Roi de la bourgade de pêcheurs d’Otuam, ville côtière située à l’ouest de la capitale, Accra. Nous avons correspondu, je l’ai interviewée et nous avons convenu de ma venue à Otuam pour assister aux funérailles de son oncle, l’ancien Roi. Ce travail sera également commandité par Eleonor Hermann, journaliste au Washington Post, afin d’illustrer son livre sur Peggy Bartels dont la sortie est prévue pour 2012.

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devant le palais de Otuam. King Peggy accompagné de son régent visite les lieux avant le début des funérailles © Sarah Preston

Avoir une femme nommée Roi est un fait très rare au Ghana. Il n’y aurait que deux autres femmes dans cette position. A Paris, j’en parle autour de moi, me renseigne notamment auprès d’une librairie Africaine, et me fait traiter d’affabulatrice. Un Roi femme est une chose impossible dans la culture Ghanéenne me dit-t-on. Mes contacts au Ghana sont polis, ils acquiescent, et dans l’avion en route pour Accra, même scénario, on a du mal à me croire. La femme peut être « Reine Mère » et son rôle est alors celui d’une conseillère. Mais une femme Roi dans un pays paternaliste, ça ne s’est jamais vu. Il y a quelques femmes ministres, beaucoup de Reines Mères en charge des marchés et aux côté des Rois, mais des femmes qui publiquement ont un rôle au dessus de celui de l’homme... Non.

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King Peggy durant les funérailles danse avec le Roi de Mankesim © Sarah Preston

L’histoire de Peggy Bartels n’est donc pas commune. Célibataire et cinquantenaire, elle a grandi à Cape Coast, l’ancienne capitale du pays. Fante, sa famille est originaire de la région de Mankesim, d’Otuam plus précisément. Ayant de la famille en Angleterre, elle tente sa chance à Londres, dans les années 70, où elle suit un cours de restauration, son rêve étant d’ouvrir un jour son propre restaurant. Elle rencontre son futur mari, s’expatrie avec lui aux Etats-Unis. Là-bas, elle trouve un emploi de secrétaire à l’ambassade du Ghana, poste qu’elle tient encore aujourd’hui, après plus de trente ans. Aujourd’hui elle est séparée, vit seule et sans enfant dans un modeste deux pièces. Mais pas une année ne passe sans qu’elle ne rentre au moins deux fois au pays.

En 2008, Peggy Bartels reçoit à 4 heures du matin un appel du Ghana. Rien de bon, se dit-elle. C’est un appel de son cousin, il s’adresse à elle en utilisant l’expression « Nana », un terme réservé pour les grands-parents ou encore pour les chefs. Peggy Bartels n’a pas de petits-enfants, son cousin serait-il soul ? « les ancêtres t’ont choisie pour être chef Nana ». Peggy Bartels sera dorénavant Nana Amuah Afenyi VI.

Au Ghana, lorsqu’un Roi meurt, le conseil des anciens se réunit et choisit, parmi les membres de la famille royale, des candidats potentiels au titre de Roi. 25 noms furent avancés, dont celui de Peggy Bartels. Au cours d’une cérémonie traditionnelle, les noms sont lus à haute voix. Pour chacun d’entre eux, du gin est versé à terre en libation, et lorsque les ancêtres ont fait leur choix, le liquide s’évapore en grande pompe. Par trois fois, à l’évocation du nom de Peggy, le gin s’est évaporé. Les ancêtres se sont prononcés. Etre Roi en a effrayé plus d’un qui ont préféré prendre la clé des champs plutôt que d’accepter cette responsabilité, Peggy Bartels y voit un signe, une décision qui ne lui appartient pas et embrasse ce rôle sans hésiter.

Dans l’article écrit par Eleonor Hermann, le passé politique de la ville d’Otuam est évoqué. La taxe payée par les pêcheurs, au lieu de servir au développement des infrastructures de la ville, disparaît régulièrement. Dans les poches de certains membres du conseil des anciens, mais personne n’est dénoncé et la pratique perdure, jusqu’après la mort du Roi.

« Sometimes I think they wanted me to be king because I’m a woman, and they think I will be weak, and I live far away, so I won’t be watching them most of the time » P. Bartels

Une femme, jeune et basée aux Etats-Unis de surcroit, bien trop loin pour avoir un quelconque impact, ne pourra jamais être prise au sérieux et changer les pratiques de Otuam. Peggy Bartels comprend ce qui l’attend... Mais au final, peu importe. Le résultat est là, et Nana Amuah Afenyi VI s’occupe de son royaume comme jamais auparavant il ne l’avait été fait.

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Le palais d’Otuam. Les villageois, appuyés à la fenêtre, écoutent et observent les audiences public que donne King Peggy. © Sarah Preston

King Peggy a peut-être hérité de caisses vides, mais elle n’a pas pour autant baissé les bras. Avec son maigre salaire, elle fait reconstruire le palais que l’ancien Roi avait laissé à l’abandon. Tout Roi, aussi corrompu qu’il le fut, ne peut-être enterré indignement car les esprits risqueraient de venir se venger. Alors, on garde l’ancien roi au frigo de la morgue d’Accra le temps de redonner une seconde jeunesse au palais. King Peggy fait aussi construire trois puits d’eau potable afin que les enfants du village n’aient pas à marcher des kilomètres pour chercher de l’eau.
Et ce n’est pas tout : elle compte organiser un système de micro-crédits pour les femmes, ouvrir une librairie avec internet, et un collège sponsorisé par l’église Shiloh de Washington va ouvrir ses portes à Otuam en 2012.

La tradition voudrait que la famille de l’ancien Roi aide le nouveau Roi à s’établir et le soutienne financièrement le temps des funérailles. Mais il a fallu faire sans ; jalousie, haine de l’ancien Roi... Les funérailles, la réfection du palais, King Peggy a dû tout payer.

En plus des difficultés financières, il a fallu faire face à la jalousie. Cette femme qui amène avec elle tant de changements attise la haine de certains. Des tentatives de complots se fomentent, certains anciens tentent de l’humilier publiquement, et pire encore, une des filles de l’ancien roi travaillant à la morgue d’Accra, fait envoyer le mauvais corps pour les funérailles...

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A l’interieur du palais. Audience public. EN fond King Peggy avec à sa droite la reine mère © Sarah Preston

« You must understand that my thoughts are those of a man," she said. "I am as strong as a man. I am as smart as a man. I demand the absolute respect of a man. If you understand this, we will get along well." » P. Bartels

Peggy Bartels n’est pas femme à se laisser faire. Les mots elle les a, la carrure aussi. Et heureusement, elle a aussi le soutien d’une grande partie des résidents d’Otuam qui voient en elle un signe de changement.

« Twenty-five-year-old Kweku Acheampong, a student, asked for a private audience with her, with no elders at the table. Acheampong was tall and muscular with golden brown skin, alert eyes and a trim moustache. He came with nine friends in tow.
Acheampong stood respectfully and cleared his throat. "We have been waiting for you," he said. "We have been waiting for years. Why do you think this town has no water ? Why is there no library ? No Internet ? Why does the elementary school have no toilet, and 250 kids use the bushes ? Why are our roads so bad ? Why does our clinic have only nurses and not a single doctor ? Why can we not move forward ? It is because the elders have been stealing the town’s funds, so there is no money for development. That’s why ! This must change." The ancestors sent you here to change things. We want to join your council of elders to make sure no more money is stolen. »
E. Herman

Alors, aux anciens qui lui disent qu’ils refuseront de boire l’eau potable de ses puits prétextant que durant des années ils se sont contenté de l’eau de la rivière, elle rétorque « ni allez pas, peu m’importe, la jeune génération, elle au moins, aura le choix ».

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A l’intérieur du palais. King Peggy reprend ses anciens, de manière particulièrement violente. © Sarah Preston

La force de cette femme est étonnante, elle se présente à ses audiences dans les plus beaux tissus, les ongles vernis, avec un peu de rouge à lèvre. Mais rien de trop voyant. Elle est femme certes, mais Roi avant tout. Autant cette femme rit avant d’avoir pris place sur son tabouret royal, autant elle est sérieuse, inflexible, dure lorsqu’elle y siège.
Chacun vient la voir pour demander justice, conseil ou tout simplement lui présenter des hommages. King Peggy ne fléchit pas face aux enfants de l’ancien Roi se jetant en larmes à ses pieds, tentant une dernière fois de lui faire changer d’avis (elle leur a interdit d’assister aux funérailles pour cause de non participation financière). Son regard se détourne. Elle regarde loin, au delà de toutes ces petites mesquineries faites pour tenter de l’empêcher de mener son royaume là où elle le souhaite : sur une route où l’intérêt collectif prime sur le personnel, où la corruption et un certain machisme n’auront plus lieu d’être.

- Expo photo de Sarah Preston
"Peggy Bartels, the lady King of Otuam"
Du 6 avril au 6 mai 2011
à la librairie Violette & Co
102 rue de Charonne
Paris 11ème

- Publication dans Amina, dans le numéro d’avril.

- A Accra, ghana / Alliance Française, du 18 mai au 18 juin

Voir en ligne : www.sarahpreston.fr