Tout est devenu cher Chroniques dakaroises : portrait(s) de la contestation / Chapitre 6

, par Camille Millerand, Simon Maro

À travers les portraits de neuf citoyens, personnalités en vue et simples anonymes, le photographe Camille Millerand et le journaliste Simon Maro décrivent l’Alternance et dressent le portrait de la contestation au Sénégal.

Seynabou Ba - 49 ans – Mère de famille

Chaque matin, Seynabou Ba se retrousse les manches pour gagner l’argent qui lui servira à préparer le repas du midi. Chaque jour, elle court derrière ce que l’on appelle la dépense quotidienne. Debout bien avant le chant du coq, cette mère de famille s’affaire dans sa cuisine. Elle prépare des petits pois, des brochettes de viande, du niébé (une variété de haricot), du thon, des œufs, des fatayas (pastels farcis à la viande) et du café qu’elle vend tout au long de la matinée dans une gargote installée sur le perron de sa maison. « Je me lève à 5h30 pour cuisiner et de 7h à midi, je vends des petits-déjeuners. Avec ce que je gagne, j’achète le riz, du poisson et l’on fait le déjeuner », explique-t-elle.

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Seynabou Ba dépense aujourd’hui 4 ou 5000 francs pour le repas du midi. Il y a quelques années, 2000 francs suffisaient. © Camille Millerand

« C’est moi qui me débrouille pour assurer la dépense quotidienne. Mon mari était menuisier, mais maintenant il est malade. » Âgé de 72 ans et asthmatique, son époux ne travaille plus. Ses deux filles, 18 et 21 ans, sont encore au lycée. Enfin, les trois autres jeunes qu’elle héberge n’ont pas d’emploi. « La vie est plus difficile maintenant. Mes enfants n’ont pas d’argent pour aller s’amuser le week-end. Ils sont toujours là. Nous on sortait, on allait danser ! »

Son fils, 25 ans, est parti poursuivre sa formation en France. « Je dis toujours à mon fils de continuer les études. La France ce n’est pas bon, c’est comme le Sénégal. Toutes les entreprises ont fermé. S’il peut avoir un diplôme d’ingénieur, il va rentrer travailler dans son pays. C’est ça que je veux. » En attendant un hypothétique retour de son aîné, elle s’accroche pour joindre les deux bouts. « Je fais des prêts dans les banques. 150.000 francs ici, 200.000 francs là-bas. Jusqu’à présent, je me débrouille pour les rembourser. » Mais, vivre à crédit coûte cher. « Les 100.000 francs (152 €) que j’emprunte me coûtent presque 150.000 francs à la fin. »

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© Camille Millerand

En 2008, les « émeutes de la faim » secouent plusieurs pays dont le Sénégal. L’envolée du coût de la vie y a fait basculer de nombreuses familles dans la pauvreté. « Avant, il y avait de l’argent. Mais actuellement, on n’en a pas. C’est la vie qui est chère. Tout est cher. » De 2000 à 2012, le prix du kilo de riz est passé de 150 à 350 francs (0,50 €). Faire remplir sa bonbonne de 6 kg de gaz coûte désormais 4000 (6 €) contre 1300 francs à l’époque. Du coup, dans certaines maisons, on saute des repas. « Le dîner, il n’y en a plus au Sénégal. Si dans une maison, ils font le repas du midi, ils ne dînent pas. Il y a un seul repas par jour maintenant au Sénégal. »

Quand Seynouba parvient à réunir un petit pécule, elle en profite pour faire du « bizness ». « J’achète des parfums, des tee-shirts, des thiouraye (encens local), des pots en plastique ou bien des chaussures et je les vends chez les voisines. J’achète à Centenaire chez les Chinois. Ce n’est pas de la bonne qualité, mais c’est pas cher ! Les chaussures ne peuvent même pas tenir deux mois. Tu les achètes en gros 700 francs (1 €), tu peux les vendre à 1200 francs. C’est bon ! »

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© Camille Millerand
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Chez un boutiquier à Ouestfoire. Ici comme dans d’autres quartiers de Dakar, on peut y acheter toutes sortes de denrées alimentaires( riz, gaz, oignons, produits laitiers, cigarettes, pain, sucre, café, sardines, poivre, rasoirs...). © Camille Millerand