Une jeunesse sur le carreau Chroniques dakaroises : portrait(s) de la contestation / Chapitre 2

, par Camille Millerand, Simon Maro

À travers les portraits de neuf citoyens, personnalités en vue et simples anonymes, le photographe Camille Millerand et le journaliste Simon Maro décrivent l’Alternance et dressent le portrait de la contestation au Sénégal.

Amy Sakho - 32 ans - Juriste

Cela fait plus de trois ans qu’Amy Sakho a bouclé sa maîtrise de droit. Après un premier stage non rémunéré de huit mois à la Maison de Justice des Parcelles Assainies, une banlieue de Dakar, la jeune femme effectue un stage dans un cabinet d’avocats. « Là-bas, ils me payaient 70.000 F.Cfa par mois (106 €). J’ai arrêté au bout d’un an, ils me doivent encore cinq mois de salaire », explique-t-elle. Puis, encore un stage d’un an dans un autre cabinet. « Ils pouvaient rester deux mois sans me payer. » La galère en somme...

JPEG - 146.1 ko
© Camille Millerand

Comme elle, ils sont environ 400.000 diplômés à ne pas avoir de travail au Sénégal. D’après l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, 48% de la population active est officiellement sans emploi. Chaque année, 2.000 jeunes bardés de diplômes viennent grossir les rangs des chômeurs. Depuis son élection, Abdoulaye Wade a mis en place de nombreuses structures pour lutter contre ce fléau : le Fonds national de promotion des jeunes, l’Agence nationale de l’emploi des jeunes et l’Office pour l’emploi des jeunes de la banlieue. Le 14 juillet dernier, il a promis de créer un Haut Conseil pour l’emploi et la formation. Dans une lettre ouverte au président de la République publiée récemment, le Regroupement des diplômés sans emploi du Sénégal (RDSES), dans lequel milite Amy Sakho, estime que ces structures « ne servent en réalité qu’à entretenir une clientèle politique ». « Le recrutement à la Fonction publique se fait de manière partisane et politique, ajoute le texte, avec une promotion inacceptable de l’incompétence et de la médiocrité. »

« Il y a des doctorants qui n’arrivent pas à trouver un stage, note Amy. J’ai vu des cartouchards (surnom donné aux étudiants exclus après avoir échoué deux fois en 1ère année) devenir de hauts responsables, des présidents de conseil d’administration. Tu étais au lycée avec un camarade. Lui échoue à l’université. Et pourtant, un jour tu le vois à la télé, il est directeur de je ne sais quoi ! » Désenchantée, la jeunesse sénégalaise ne croit plus au mérite. « À cause de Wade, les jeunes ne croient plus en eux. Ici au Sénégal, si tu ne fais pas la politique, tu ne réussis pas. Je ne lui pardonne pas ça. » « Je croyais énormément en lui. Il m’a vraiment déçu. (…) Ils ont fait des routes, c’est vrai. Mais nous, on veut travailler, on veut manger et on veut pouvoir se soigner. »

JPEG - 163.7 ko
Amy Sakho n’a pas de travail. Un de ces souhaits serait de devenir un jour avocate. Chaque semaine, elle aide bénévolement des femmes victimes de violences ou de viols à faire valoir leurs droits. © Camille Millerand

En attendant de décrocher un emploi stable, Amy se consacre à la « boutique de droit » installée dans le quartier de la Médina à Dakar par l’association des juristes sénégalaises. « Nous donnons des consultations juridiques gratuites aux femmes. Comme je ne fais rien, je préfère venir ici. Je ne veux pas désapprendre ! Je quitte Keur Massar, où j’habite avec ma mère, à cinq heures du matin et j’arrive ici vers sept heures. Cela me fait plaisir de rendre service à ces femmes qui sont désemparées et ne savent même pas ce que la loi dit. On les aide, on les conseille. Je n’ai pas de boulot, mais je ne me plains pas. »

JPEG - 279.4 ko
© Camille Millerand
JPEG - 175.5 ko
Au sein de la chambre 14 du campus universitaire Cheikh Anta Diop, neuf étudiants se partagent une chambre prévue pour accueillir trois personnes.Mahamadou Diakhaté et Mahamadou Aw (de gauche à droite) terminent leur formation d’enseignant. Ils estiment que Wade devrait quitter le pouvoir en raison de son âge avancé. © Camille Millerand