Une vie de soldat rebelle La Côte d’Ivoire au jour le jour

, par Camille Millerand, Israel Yoroba

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A l’heure où la question du désarmement en Côte d’Ivoire est un sujet brûlant, les soldats de l’ex-rébellion s’interrogent sur leur avenir. Certains avec beaucoup de chance vont intégrer la nouvelle « armée unifiée ». D’autres seront réinsérés dans la vie civile. Pourtant, certains soldats n’auront pas forcément la chance d’être dans l’un ou dans l’autre des cas.
Des promesses qu’on leur avait faites au début de la guerre, à l’application de l’Accord Politique de Ouaga, les soldats s’interrogent sur le sort qui leur est réservé.
Célestin Silué fait partie de ceux-là.
A 24 ans, celui que ses amis surnomment « Jagger » s’est investi dans le commerce de l’essence à Korhogo. Pourtant, ce n’est pas forcément ce qu’il a voulu faire. « Mon rêve est de devenir militaire » , dit-il.
Célestin a refusé d’être démobilisé car il veut intégrer la nouvelle armée.
Même s’il sait qu’il n’a pas le niveau intellectuel requis, il compte sur sa détermination et son expérience passée au combat aux côtés des Forces Nouvelles (ex rebellion).

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Celestin, ex-rebelle Korhogo © Camille Millerand

DU CULTIVATEUR AU SOLDAT

Assis sous une tente de fortune qui lui sert d’abri, Célestin Silué attend patiemment qu’un client vienne lui acheter quelques litres d’essence. Les yeux rouges et la bouche sèche, le jeune homme dit être devenu commerçant par contrainte de la vie. Ce n’était pourtant pas la voie qu’il voulait suivre lorsqu’il faisait ses études primaires.
Etudes à la fin desquelles, Célestin obtient son Certificat d’étude primaire. Malheureusement, il ne peut aller en classe de sixième faute de moyens financiers. « Ma mère était fréquemment malade et l’argent de mon père était affecté à ses soins » . Le jeune homme pourtant n’entend pas rester oisif. Il s’investit à fond dans l’agriculture.

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Celestin, ex-rebelle Korhogo © Camille Millerand

« Je suis retourné au village où j’ai commencé à travailler dans des champs en tant que contractuel » , raconte t-il. Avant d’ajouter : « Cela me permettait d’avoir un peu d’argent et d’aider mon père qui était financièrement éprouvé » . Célestin multiplie les contrats et se fait beaucoup d’argent.
Pourtant au mois de septembre 2002 il va changer de métier. « J’ai un ami avec qui j’ai été à l’école primaire qui est venu me voir pour me dire que quelque chose se préparait et qu’il y avait beaucoup d’argent à gagner pour ceux qu’on engagerait pour la guerre » . Jagger sans hésiter va par la suite rejoindre la rébellion qui débute le 19 septembre de la même année.


C’est d’ailleurs avec nostalgie qu’il raconte ses premiers jours : « Nous avons été recrutés et formés le même jour. On nous a appris à monter et à démonter un pistolet et une kalachnikov, à charger et à décharger une arme » . Pour les exercices de tir, c’est sur le front que le jeune soldat va se « faire la main » . « J’ai été envoyé à Bouaké pour combattre aux premières heures de la guerre. C’est là que j’ai appris à tirer sur des cibles…réelles » , précise t-il.


Célestin va passer deux années à combattre. Deux années pendant lesquelles, il perçoit une prime de guerre assez consistante. Des années aux cours desquelles la drogue et les armes seront ses nouveaux compagnons. « Je consommais chaque jour une grande quantité de drogue à laquelle j’ajoutais de la liqueur » , raconte Jagger. Comprimé, chanvre indien, colle forte. Aucun de ces stupéfiants tous aussi dangereux les uns que les autres ne lui échappé. Il va dilapider ses biens, sans se soucier du lendemain. « Je ne pensais pas à mon avenir puisque nos chefs nous avaient dit qu’on aurait beaucoup d’argent par la suite » , avoue t-il.

LE COMMERCE : UNE VOIE DE SORTIE ?

Après quelques années de combat, le jeune soldat est renvoyé à Korhogo sa ville de départ. Il va être déployé pour surveiller les corridors. « A partir de cet instant, j’ai commencé à comprendre que toutes les promesses qu’on nous avait faites n’allaient pas être réalisées. On m’avait promis plusieurs millions mais je ne les ais jamais eu » , dénonce-t-il. Célestin va désormais se débrouiller pour se faire de l’argent. « A un certain moment, je n’arrivais plus à subvenir à mes besoins », se souvient-il.
Jagger va alors tenter d’approcher certains de ses chefs. Impossible. « Ceux qui étaient à nos petits soins au début de la guerre et à qui on pouvait expliquer nos problèmes sont aujourd’hui inaccessibles » , se plaint-il. « Pour les rencontrer c’est une longue procédure et si tu insistes tu peux avoir des ennuis » , ajoute t-il déçu. Désormais livré à lui-même, il se tourne vers le corridor où il est en poste et développe son business. « Je me suis dit que si j’arrivais à faire passer des camions assez facilement cela pouvait me rapporter de l’argent » , explique Célestin. Jagger va donc devenir passeur et faciliter les formalités de passage des camions de marchandises qui traversent la ville. « Sur chaque engin je peux avoir entre 2000 et 5000 » , atteste t-il.


Par la suite, Célestin va s’associer avec un autre ami pour se lancer dans la vente d’essence. Avec l’argent qu’ils mettent ensemble, ils achètent 45 litres d’essence pour démarrer. « Ça nous est revenu à 30 000 francs » , se rappelle t-il. Ses affaires prospèrent. « Il y a une société de la place qui vient prendre de l’essence avec moi en gros » , affirme Jagger. Il peut désormais jouir d’un revenu financier stable. « Aujourd’hui je peux avoir 10 000 à 15 000 francs par jour. Avec ça j’arrive à m’occuper de ma fille et à épargner car j’ai un autre projet » , révèle t-il.
Grâce à son activité, Célestin Silué a une situation stable. Pourtant, il refuse de déposer les armes et de s’inscrire dans le programme de démobilisation. Il préfère intégrer les forces armées pour que se réalise son rêve : Celui de devenir un vrai militaire.