Daniel Naudé, Animal Farm Exposition à la Galerie Michael Stevenson

, par Julie Crenn

Daniel Naudé, né en 1984 à Cape Town, photographie une Afrique du Sud rurale, déserte et épargnée par les effets dévorants de la mondialisation. Il sillonne son pays pour en restituer un portrait de type naturaliste. Amoureux de la faune et la flore, Daniel Naudé souhaite partager une prise de conscience du rapport entre l’homme et le monde animal. Il projette aussi dans ses image un éclairage singulier sur un pan de l’histoire de l’Afrique du Sud qui transparait dans chacun de ses voyages et dans chacune de ses rencontres.

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Xhosa bull on the shore. Mgazi, Eastern Cape, 18 May 2010 © Daniel Naudé | Coutesy Michael Stevenson Gallery

Daniel Naudé s’est fait connaître du public sud-africain avec ses portraits de chiens sauvages. La série Africanis raconte la rencontre du jeune photographe avec les Africanis, une race de chien ancestrale ayant traversé les pays et les âges, aujourd’hui présente dans plusieurs zones du pays et au Zimbabwe. Naudé a passé des mois dans la région du Transkei et de Karoo, à l’affût du moindre geste et regard des Africanis. Ses portraits, au format carré, sont toujours le résultat d’un même processus. Le sujet est disposé au centre de l’image, le plus souvent placé entre le ciel et la terre. Il est photographié de manière frontale ce qui favorise une certaine neutralité avec l’animal. D’un point de vue esthétique, Naudé joue avec les lumières naturelles pour donner un caractère sculptural aux chiens qu’il a approchés. Leur grande taille, leur maigreur et leur pelage singulier sont accentués par les choix esthétiques de Naudé. Cette impression grandiloquente reflète la relation qui existe entre leur histoire et celle de l’Afrique du Sud.

Le jeune photographe expose en ce moment à la galerie Michael Stevenson, à Cape Town. Il s’agit de sa première exposition personnelle dans la ville. Il y présente une nouvelle série photographique intitulée Animal Farm. Si, dans ses séries précédentes, nous avions distingué quelques indices de la présence humaine, elle était jusque là discrète et sous tendue. Les hommes et femmes accompagnés de leurs animaux apparaissent sporadiquement dans ce nouveau travail. Animal Farm met en scène le bétail, les fermiers et les relations qui existent entre eux. Une réflexion débutée avec l’exposition African Scenery & Animals (2010) où étaient confrontés les photographies des Africanis et les portraits des animaux domestiqués pour l’agriculture. Sur ces dernières, la relation entre l’homme et l’animal transparaissait grâce aux détails visibles par le spectateur attentif. Une chaîne, une selle, une lanière, un collier etc. Des éléments de soumission à l’homme. Naudé a insisté sur le caractère sauvage et libre des Africanis, nous amène ici à réfléchir à notre relation avec les animaux et à la domestication.

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Horseman on Wildehonderand farm. Philippolis district, Free State, 18 August 2009 © Daniel Naudé | Coutesy Michael Stevenson Gallery

Avec Animal Farm, le photographe envisage la relation homme/animal d’égal à égal. Qu’ils soient seuls ou avec leurs maitres, il restitue une élégance et une dignité aux animaux qui sont toujours le sujet principal de son travail. Ces derniers regardent le spectateur, la confrontation est sans appel. Les photographies des bovins Xhosa sur la plage sont particulièrement lumineuses. Placés entre le sable, la mer et le ciel, les bovins semblent libres et extrêmement sereins. Une impression qui produit une émotion esthétique intense.

Arrêtons-nous sur une image singulière intitulée Horseman on Wildehonderand farm. Philippolis district, Free State, 18 August 2009. Il s’agit d’un portrait double, celui d’un cavalier, dont le visage est caché, et celui du cheval qu’il est en train de monter. Le cheval au pelage marron se cabre devant nos yeux. Sa posture verticale fait basculer le cavalier, dont nous ne voyons que les jambes, vers l’arrière. Ils semblent en parfait osmose. Pourtant, contrairement aux portraits de cavaliers traditionnels, que ce soit dans l’histoire de la peinture, de la sculpture ou de la photographie, l’homme n’est pas mis en avant. Il est ici dépersonnifié puisque son visage est absent. L’homme et l’animal ne font plus qu’un, leurs corps s’épousent dans une même énergie. Toutefois, en suivant l’angle choisi par Naudé, le cheval prend le dessus, il est le véritable sujet de la photographie. Il pose son regard noir sur le spectateur happé par son mouvement.

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Ben Fyfer, an Nguni cattle farmer, at his desk. Louwna, North West Province, 2 March 2010 © Daniel Naudé | Coutesy Michael Stevenson Gallery

L’image incarne les rapports complexes, dominé et dominant, qui existe entre l’homme et l’animal. Un caractère que nous retrouvons dans une photographie comme Ben Fyfer, an Nguni cattle farmer, at his desk. Louwna, North West Province, 2 March 2010, où un homme est assis dans son bureau. Le titre nous indique qu’il est fermier et éleveur bovin. Sur le mur de son bureau chic, sont accrochés une peinture représentant une vache et sur la gauche trône la tête empaillée d’une vache Nguni, reconnaissable à ses longues cornes montées vers le ciel. La vache semble nous regarder fixement, de la même manière que le fermier, qui de fait, devient également à nos yeux un chasseur. La présence du bovin empaillé est aussi intense que celle de l’homme, qui semble lui vouer une admiration et un profond respect. C’est précisément autour de la notion de respect mutuel qu’est fondée la démarche photographique de Daniel Naudé.

À travers ces animaux, Daniel Naudé s’attache à l’histoire de l’Afrique du Sud, ses régions, ses tribus et ses bouleversements. Il mène un véritable travail de naturaliste qui explore la faune et la flore de son pays. L’artiste a été frappé par la légende du massacre du bétail du peuple Xhosa. L’histoire dit que la prophétesse Nongqawuse préconisa, sous l’égide d’un esprit bienveillant, de tuer le bétail et de bruler les récoltes, afin que les colons Blancs soient immédiatement plongés dans la mer. Les bêtes mortes renaitraient et les plants repousseraient une fois le miracle accomplit. Les esprits des ancêtres de la tribu se seraient incarnés dans les moutons, les chèvres, les vaches et les chevaux.

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Regina Nelani. Barkly East, Eastern Cape, 27 July 2010 © Daniel Naudé | Coutesy Michael Stevenson Gallery

Une aura spirituelle et sacrées que nous décelons au travers des postures et regards des animaux photographiés. Naudé, marqué par cette légende, a souhaité réaliser les portraits des membres de la tribu Xhosa à l’est du Cap. Il s’inscrit alors dans un héritage artistique spécifique, en poursuivant et en réactualisant les études de type naturalistes réalisées au XIXème siècle. Ceci à l’image du peintre britannique, Samuel Daniell, qui, en 1800, a traversé l’Afrique du Sud, de Cape Town à Leetakoe pour en dépeindre la diversité des paysages. Naudé a entreprit le même voyage que Daniell pour réaliser Animal Farm. Il y sonde les marques coloniales du pays par le biais des œuvres naturalistes des artistes britanniques qui mettaient en avant un exotisme, tout comme les peintres orientalistes au XIXème. Le photographe reprend le contenu de ces œuvres avec son œil de jeune sud-africain, postcolonial, postapartheid. Il s’attache à une neutralité et une objectivité dé-exotisée face à ses sujets.

Au-delà de simples portraits animaliers, les photographies de Daniel Naudé nous entrainent vers une histoire coloniale dont l’Afrique du Sud porte les cicatrices et les plaies encore ouvertes. Avec subtilité, Naudé nous offre son attachement non seulement à l’histoire sud-africaine, mais aussi aux légendes, aux tribus et aux zones rurales restées en marge.

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Xhosa cattle on the shore. Mgazi, Eastern Cape, 19 May 2010 © Daniel Naudé | Coutesy Michael Stevenson Gallery

Voir en ligne : www.danielnaude.com