Dans la lucarne arabe Critique du livre Arab Photography Now

, par Olivia Marsaud

Le livre Arab Photography Now donne à voir le travail de 30 photographes d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. 30 regards, 30 univers.

C’est un livre produit à quatre mains et à deux têtes (pensantes) : celles des deux commissaires Rose Issa et Michket Krifa. Ce n’est pas une anthologie, ce n’est pas un catalogue, ce n’est pas une bible... C’est une exploration sensible du médium photographique tel qu’il est utilisé par les artistes d’Afrique du nord et du Moyen-Orient. « L’idée n’était pas d’être exhaustives mais de donner à voir la pluralité des univers et des techniques », résume Michket Krifa.

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Du photojournalisme à la photographie plasticienne, en passant par le photo-montage, le choix s’est porté sur 30 photographes, en majorité issus de la jeune génération. « Ce livre est une façon de montrer ce qui s’est passé dans le monde arabe depuis dix ans. Le mot « now » (maintenant) suggère un moment de suspension entre ce qui est vu et ce qui est imaginé : un moment où les temporalités entrent en collision et l’entreprise du passé s’attarde », explique Rose Issa, qui regrette dans son texte introductif le manque de structures et de moyens mis à disposition des photographes dans le monde arabe. L’environnement géo-politique et socio-économique de la plupart des pays fait qu’aujourd’hui, il y a beaucoup de talents mais qu’ils sont peu montrés.

Ce livre est donc un beau moyen d’entrer dans ce « monde » arabe de la photographie. De l’univers pétaradant de l’Egyptienne Lara Baladi au reportage intime de la révolution tunisienne par Jellel Gasteli, on se dit au premier abord qu’il n’y a pas d’unité à chercher dans tous ces travaux. Et pourtant, si. Il y a de la cohérence à les confronter au fil des pages. Parce que des sensibilités et des thèmes communs ont vite fait d’émerger. Comme celui de la guerre, omniprésent. « Sa constante menace se reflète même dans le lyrisme des portraits du photographe d’origine libyenne Jehad Nga, dans la série The Wait (L’attente) – des images des troupes américaines en Irak », note Rose Issa.

Au vu de leur environnement, les artistes de la région sont forcément engagés et ils témoignent des bouleversements politiques les plus récents, comme en Tunisie et en Egypte. À chacun sa manière de faire la révolution semble nous dire le livre. Ainsi, l’Egyptienne Nermine Hammam, qui superpose ses photos de militaires prises sur la place Tahrir sur des cartes postales vintage de paysages européens... ancrant l’actualité de son pays dans l’Histoire. Quant à la Palestinienne Raeda Saadeh, elle s’inscrit aussi dans l’Histoire d’une manière décalée. Elle a fait de Pénélope une femme tricotant au milieu des ruines d’une maison, relecture d’un mythe à la lumière d’un conflit qui semble n’avoir pas de fin. Une tragédie contemporaine.

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Ilham, 2000 © Hassan Hajjaj

Autres thèmes explorés : le rapport à la religion et les questions d’identité, comme chez l’Egyptien Nabil Boutros et ses auto-portraits (en copte, musulman, paysan, intellectuel...) qui lui permettent d’affirmer l’identité plurielle et composite de l’Egypte actuelle. Et de refuser tout obscurantisme et la vision monolithique de la société qui en découle. La liberté d’expression, comme dans la série Silence de l’Emiratie Karima al Shomely, mais aussi les frontières et l’émigration, comme dans la série Rochers Carrés de l’Algérien Kader Attia, qui capte ces jeunes tournés vers un ailleurs pas forcément meilleur, aimantés par la Méditerranée, dont l’autre rive est source de tous les fantasmes.

Enfin, on note aussi une critique de la représentation et de la perception que le monde extérieur peut avoir des Arabes, souvent réduits aux clichés du harem ou du terroriste. L’orientalisme et sa déconstruction sont ainsi des sujets pris à bras le coeur par des artistes femmes comme Laila Essaydi, avec sa série Les Femmes du Maroc, où celles-ci sont couvertes de textes écrits au henné, ou Majida Khattari. Quant à Hassan Hajjaj, qui partage sa vie entre Londres et Marrakech, il parodie les photos de mode prises par les occidentaux dans la ville ocre.

Entre sourire et réflexion, ce livre est un formidable document d’un monde arabe en (r)évolution(s), qui s’inscrit pleinement dans l’effervescence de la création contemporaine et l’histoire de l’art mondiale.

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From the series Rochers Carres (Square Rocks), 2008 © Kader Attia
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Untitled I, 1996 © Jananne Al Ani
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The Choice IV, 2005 © Manal Al Dowayan

Détail du livre

ARAB PHOTOGRAPHY NOW
Rose Issa, Michket Krifa (Ed.)
Hardcover
24 x 30 cm
240 pages
220 color ills.
English
Edition Kehrer Verlag
ISBN 978-3-86828-189-7
36 Euro / £ 30.00

Voir en ligne : www.artbooksheidelberg.de