De L’Ombre à la Lumière Rétrospective de Santu Mofokeng

, par Julie Crenn

Le Jeu de Paume accueille jusqu’au 25 septembre 2011 la première exposition rétrospective européenne du photographe sud-africain Santu Mofokeng (né en 1956 à Johannesburg). Chasseur d’Ombres est une présentation de plus de 200 images (photographies et diaporamas) ainsi que de multiples pièces d’archives (textes et documents). Les archives du photographe sont particulièrement mises en valeur avec la publication d’un ouvrage réunissant une sélection des nombreux essais photographiques rédigés par Santu Mofokeng, photographe et auteur prolifique. Chasseur D’ombre a pour objectif de mieux faire connaître l’œuvre de Mofokeng en Europe, dont la portée non seulement historique mais aussi esthétique est restée bien trop longtemps à l’ombre des autres grands photographes sud-africains. Producteur d’images sensibles, Santu Mofokeng dresse depuis les années 1980 un portrait singulier de la société sud-africaine.
L’exposition du Jeu de Paume sera ensuite présentée à la Kunsthalle Bern, à la Bergen Kunsthall, à l’Extra City Kunthal Antwerpen et au Wits Art Museum de Johannesburg en 2013.

"La Photographie emporte toujours son référent avec elle, tous deux frappés de la même immobilité amoureuse ou funèbre, au sein même du monde en mouvement : ils sont collés l’un à l’autre, membre par membre, comme le condamné enchaîné à un cadavre dans certains supplices."
Roland Barthes, La Chambre Claire (1980)

À partir des années 1970, Santu Mofokeng observe son pays et en restitue un témoignage à la fois personnel et pertinent. Il arpente les rues de Johannesburg et de Soweto, où il a grandi, afin de réaliser des portraits de sa famille et de ses amis. À cause du régime de l’apartheid, il ne peut pas suivre une formation de photographe traditionnelle, alors il se débrouille. C’est en tant qu’assistant de laboratoire photo qu’il intègre le journal Beeld en 1981, puis il travaille pour les journaux de la Chambre des Mines. En 1985, il devient membre d’Afrapix, un collectif de photographes militants, noirs et blancs, dont l’objectif était de produire des images de la lutte antiapartheid ensuite diffusées dans les journaux nationaux. [1] Afrapix était composé de photographes indépendants et de militants politiques qui ont joué un rôle majeur pour le développement de la photographie documentaire en Afrique du Sud. Ils souhaitaient offrir une version alternative des difficultés et des violences subies au quotidien. Santu Mofokeng ne s’adapte pas à la vitesse des publications et à l’urgence de l’information, son travail réclamant davantage de réflexion et de temps de maturation. « Je prenais une semaine pour faire un reportage et je n’allais pas tenir la deadline qui était pour le lendemain. […] J’ai alors commencé à penser en termes de livre, et non plus nécessairement en termes de journaux. […] La lenteur est devenue ma force. » Tout en poursuivant ses reportages, il débute un travail plus personnel basé sur un concept original qui est celui des essais photographiques. Des essais que nous comprenons comme étant les fragments d’une autobiographie visuelle formée à partir de lieux, de souvenirs, de rencontres et d’interrogations profondes sur notre monde. Il va à la rencontre de l’Autre pour se retrouver lui-même. Patricia Hayes précise que « ces ‘fictions’ contiennent de la fumée, de la brume, et d’autres matières et techniques qui occluent plutôt qu’elles n’exposent. » [2]

Je connais l’esthétique. Vous savez ces règles et lorsque vous les brisez, vous savez en fait ce que vous êtes en train de briser. Ce n’est pas un accident. J’ai appris la technique non pas pour me rebeller contre elle, mais pour essayer et faire une photographie qui soit différente. Je voulais du contrôle. Et puis je voulais être différent. [3]

En 1988, il devient membre de l’African Studies Institute où il va effectuer un travail de recherche photographique pendant dix années. Grâce à ce poste, il trouve le rythme adapté pour une observation accrue de la société sud-africaine, loin des idées reçues et des images stéréotypées. Entre photojournalisme et photographie esthétique, il a produit un impressionnant corps de travail mettant en lumière la société sud-africaine ante et postapartheid. Plus spécifiquement dans les townships où les individus sont livrés à eux-mêmes et où la résistance s’organise. Au fil du temps, il établit de subtiles relations entre les gens, les paysages, la mémoire et la religion, tout en se préoccupant de problématiques explosives comme les changements climatiques, les ravages du SIDA ou l’impact de la mondialisation sur le continent africain.

Train Church

Train Church est le premier essai photographique de Santu Mofokeng. Une série photographique débutée en 1986 qu’il actualise et augmente encore aujourd’hui. Elle est le résultat d’une immersion et d’une observation quotidienne de scènes de prières collectives dans les trains de Soweto. Jusque la fin du régime de l’apartheid, les trains de banlieue allant de Soweto vers Johannesburg étaient réputés pour leur dangerosité et leur insécurité, la police ne daignant pas intervenir pour protéger la population noire. Dans ces trains, des wagons entiers sont transformés en lieux de cultes. Mofokeng a choisi de révéler des scènes où les voyageurs se rassemblent et prient ensemble. « Ces employés de société de nettoyage, de bureaux, ouvriers et travailleurs réunis dans la cacophonie d’une chanson, prêchant et priant dans une catharsis de spiritualité et dans un paysage mouvant sur le chemin du travail. » [4] Les prières collectives résultent en des scènes d’euphories collectives et de joies, où le groupe trouve une forme libératrice pour échapper à la violence et les maux dont ils sont les victimes. Un « spectacle » qui n’a pas pris fin après 1991, bien au contraire, les prières collectives perdurent, ainsi que les rudes conditions de vie des habitants du township.

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Santu Mofokeng, Laying of Hands – Johannesburg-Soweto Line, 1986 Courtesy Lunetta Bartz, MAKER, Johannesburg © Santu Mofokeng

Le travail photographique de Santu Mofokeng est majoritairement réalisé en noir et blanc. Ses images sont les traces visuelles de la mémoire d’un pays dont l’histoire récente et traumatisante n’est pas encore cicatrisée. Il observe les gens dans leurs environnements et tente de montrer comment l’environnement (le paysage, la maison, l’espace public) influe sur l’individu et sur le groupe. Il est le signe du climat social et politique ambiant. En cela, il n’est pas étonnant que Santu Mofokeng ait choisi de photographier les townships sud-africains. Ils ont été les véritables bastions de résistance durant l’apartheid, les lieux de la contestation et de la lutte pour obtenir des droits égaux et une justice égale pour tous.

Township Billborads : Beauty, Sex and Cellphones- 1991-2004

La série fait état d’un phénomène singulier dans la vie des townships en Afrique du Sud : l’apparition soudaine dans les années 1960 de panneaux d’affichages. Santu Mofokeng a suivi le développement de ces affichages et des messages publicitaires qu’ils véhiculent dans les townships depuis 1991 jusqu’à présent. Lorenza Coray-Dapretto précise que :

Les townships ont été conçues ou adaptées de manière à faciliter des formes directes ou indirectes de contrôle social ou économique. […] Du point de vue économique les townships n’avaient pas le droit de comporter des zones commerciales ou industrielles. Elles restaient en cela complètement dépendantes des zones blanches, même pour le plus simple achat de marchandise. Sauf pour des marchés de denrées alimentaires et quelques activités d’artisanat, les résidents des townships étaient obligés de s’approvisionner dans les villes blanches. [5]

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Santu Mofokeng, Winter in Tembisa, vers 1991 Courtesy Lunetta Bartz, MAKER, Johannesburg © Santu Mofokeng

Le contraste entre la rudesse de l’environnement et les messages plantés entre les habitations de taules est saisissant. Les panneaux présentent des publicités grands formats vantant les mérites d’un déodorant, d’une lessive, d’une boisson gazeuse ou d’un téléphone portable. Quel sens prend ce paquet de lessive géant dans ce quartier où la machine à laver y est quasiment inexistante et où les priorités de survie sont ailleurs ? La distorsion entre ces images d’un monde globalisé, de consommation et la réalité des townships est édifiante. Le photographe écrit : « J’ai lu quelque part que les publicités créent un sens de participation vers une utopie de la beauté : La vie comme elle devrait l’être. Une virée de la ville vers Soweto dissipera rapidement cette notion malavisée. » [6] L’impact de l’économie mondiale est visible là où l’on ne s’y attend pas vraiment. Le photographe écrit : « Les panneaux d’affichage capturent et enferment l’idéologie, le climat social, économique et politique d’un temps donné. Ils retiennent leur appel à une mécanique sociale. » Mofokeng interroge ces images polluantes où le corps des femmes y apparaît comme un simple objet sexuel, un objet de désir rendu superficiel par le traitement.

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Santu Mofokeng, Democracy is forever, Pimville – Soweto, vers 2004 Courtesy Lunetta Bartz, MAKER, Johannesburg © Santu Mofokeng

Le photographe offre une vision alternative des townships. Une vision en décalage avec les images diffusées durant cette période. « Le défi a toujours été pour moi de créer des images qui ne soient ni prisonnières des contraintes imposées par l’État, ni soumises aux exigences de la lutte contre ce même État. Par quels moyens peut-on témoigner de la réussite de ces gens, de ce qu’ils ont fait de leur vie malgré l’absolue brutalité de l’État, sans paraître par là-même en approuver le régime ? » Il redonne une dignité à leurs habitants qui n’apparaissent jamais comme des victimes de la misère et de la violence. Pas de plainte, pas de complainte.

Black Photo Album / Look at me : 1890-1950-1997

Il ne s’agit pas ici de photographies de Santu Mofokeng mais le résultat d’un long travail de recherche sur le terrain et d’archivage de portraits spécifiques. Ce sont des portraits de commande des familles noires issues de la classe moyenne et ouvrière couvrant la période entre 1890 et 1950.

Ces images, héritées de parents décédés, étaient parfois accrochées aux murs des salons obscurs dans les townships. Dans certaines familles, elles étaient traitées comme des trésors, prenant dans le champ du récit sur l’identité, le lignage et la personnalité, la place qu’occupaient autrefois les totems. (…) Lorsque nous regardons ces portraits, nous savons qu’ils nous disent quelque chose de la manière dont ces gens se percevaient. Ils nous imposent de les regarder à travers leurs yeux, car ils se les sont appropriés.  [7]

Mais la plupart des familles les cachent précieusement ou les ont détruits, ne souhaitant pas être constamment confrontées à l’histoire que ces portraits véhiculent. L’ensemble des photographies récoltées provient de neuf familles, dont la plupart sont originaires de Soweto. Santu Mofokeng les a réunies dans un diaporama qui offre à ces familles la possibilité d’une représentation et d’une visibilité désormais inscrite dans l’histoire de l’art, l’histoire visuelle. En présentant publiquement les portraits de ces personnes disparues, Santu Mofokeng tend à leur rendre non seulement hommage mais aussi une forme de dignité. Sur leurs visages, dans leurs postures, leurs vêtements, Santu Mofokeng se cherche lui-même. À l’intérieur de l’histoire noire sud-africaine, il est à la poursuite de sa propre histoire. « Quand j’écris que ma mémoire est comme une flaque d’eau sale, c’est parce qu’elle est pourrie. Elle a été influencée. Je ne connaissais pas l’existence de ces gens ni de l’image qu’ils se faisaient d’eux-mêmes. L’apartheid a toujours tout fait pour nous en priver. C’est leur époque, mais cela fait partie de mon passé. » [8] Dans la mesure du possible, chaque portrait est accompagné du nom de la personne photographiée ainsi que d’une brève biographie, la manière dont a été retrouvé la photographie, la technique et le nom du photographe. En cela, Mofokeng ouvre ses recherches à tout un pan de la photographie sud-africaine qui jusque là était éludée, invisible. En rétablissant des histoires individuelles, des petits mémoires, le photographe restitue une vérité fragmentée de l’histoire de son pays.

Landscapes of Trauma - 1997-2004.

Santu Mofokeng travaille sur les traumatismes de la société sud-africaine. En cela l’apartheid apparaît comme une ombre planant constamment sur ses photographies. La série Traumas Landscapes un long voyage au cœur d’un monde traumatisé, terrorisé par l’homme. Mofokeng a traversé les continents pour aller à la rencontre de ces lieux de mémoire où la mort et l’absurdité humaine se côtoient : des cimetières sud-africains, Robben Island où Nelson Mandela fut emprisonné, camps de concentration, catacombes de Paris aux lieux de génocides en Afrique et en Asie. Des lieux meurtris où il ne reste que des plaques commémoratives, des os, des traces et de la poussière. En plus de sa propre histoire, il s’est confronté aux autres lieux symboles de l’horreur et de l’injustice. Il dit :

Je ne pense pas exagérer lorsque je dis que l’Holocauste et l’Apartheid sont les deux démons les plus mémorables de ce siècle qui hypnotisent le monde ». [9] La série pose la question de la mémoire et de l’histoire. De la responsabilité et de la nécessité de l’entretien d’une mémoire collective, mondiale. « À qui appartient cette mémoire ? Qu’est-ce que la remémoration et comment ? Combien de temps dure la mémoire ? Que faisons-nous avec la mémoire ? Avons-nous besoin de cette mémoire ? [10]

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Santu Mofokeng, Katse Dam — Lesotho, 1996 Courtesy Lunetta Bartz, MAKER, Johannesburg © Santu Mofokeng

Comment transmettre ce patrimoine mondial de la douleur aux générations suivantes ? Le photographe interroge notre relation au souvenir et s’inquiète aussi de la manipulation (à bon ou mauvais escient) qui est faite de la mémoire collective à des fins strictement économiques. Des parcours touristiques dans les anciens camps d’extermination en Europe de l’est ou sur les lieux de la guerre au Vietnam, où les manques pédagogiques font selon gravement défaut. Mofokeng traverse ces paysages où la barbarie humaine s’est produite et dont le lourd souvenir ce doit d’être respecté et transmis aux générations futures.

Les paysages sont un sujet de prédilection de Santu Mofokeng depuis la fin de l’Apartheid en 1991. Lorsqu’il photographie la nature sud-africaine, il use de son libre droit de circulation dans son pays, il interroge sa propre expérience aux lieux traversés et se demande « à qui appartient le paysage sud-africain ? ». [11] Mofokeng décide d’en faire le sien, de le parcourir et d’en rendre compte. « Je recherche l’interface de mondes dans et dehors - intérieur /extérieur - où l’environnement objectif / subjectif informe/détermine l’expérience d’être à un temps et un lieu donné. Mon approche des paysages est informée par le clivage du mot landscape […] : land (le verbe) et scape (voir) de manière à illuminer et à décoder la façon dont nous voyons le paysage, et le fait que cela est basé sur notre expérience, savoir et parfois, nos histoires. » [12]

Chasing Shadows

Chasing Shadows, poursuivre, pourchasser, chasser, courir après les ombres de l’expérience de Santu Mofokeng. Il utilise le terme seriti, qui en langue sésotho signifie aura, ombre, pouvoir, essence, dignité, esprit etc. Le photographe navigue entre le réel et l’irréel, le tangible et le spirituel. La série se veut être une biographie visuelle, où le photographe part à la rencontre de lui-même, de ses souvenirs, ses sensations et ses émotions. Les images en noir et blanc évoquent les rapports entre l’homme et la nature, mais aussi entre l’homme et la spiritualité. Comme nous l’avons observé, la religion est un sujet cher à Mofokeng. Non pas par convictions personnelles, mais parce que les pratiques religieuses qu’il observe en Afrique du Sud sont révélatrices des crises qui s’accumulent et ne guérissent pas. Il a photographié les cérémonies religieuses effectuées dans les grottes de Motouleng (à Sotho) et de Mautse, lieux de prières et de traditions ancestrales où les hommes communient avec les esprits, la nature et leur histoire. Des lieux inconnus de Santu Mofokeng car il était interdit aux personnes noires de voyager dans leurs propre pays. Il est donc parti à la rencontre avec ces terres mystiques, celles des sangomas, des femmes guérisseuses qui appartiennent à la tradition Nguni (des tribus Zoulou, Xhosa, Ndebele et Swazi). Elles sont le lien entre les hommes et les esprits de leurs ancêtres, avec qui elles communiquent par le biais de cérémonies sacrificielles, de danses et de chants. Des rites lourdement réprimés sous l’apartheid. Elles puisent dans la nature et dans les traditions pour venir en aide aux membres des tribus.

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Santu Mofokeng, Christmas Church Service, Mautse Cave – Free State, 2000 Courtesy Lunetta Bartz, MAKER, Johannesburg © Santu Mofokeng

Chasing Shadows est aussi le fruit d’un voyage douloureux. En 2004, il apprend que son frère Ishmael, lui-même sangoma, est atteint du SIDA. Durant les derniers mois de la vie de son frère, il l’accompagne dans les grottes et assiste aux cérémonies. Là, il réalise un superbe portrait en noir et blanc de son frère, Eyes Wide Shut.

Je n’arrive toujours pas à concilier l’athlète que je regardais avec admiration dans ma jeunesse et ce spectre d’enfant terrorisé, incontinent, au teint terreux, dont les yeux luisent dans l’obscurité pendant que je l’enlève de sa place. Je savais très précisément ce que je faisais, alors. Je recourais à l’hôpital comme à un lieu de délivrance. Je sais maintenant que c’est le moment où je vais porter cet homme-enfant, mon frère, pour la dernière fois vivant. [13]

Loin de la ville, dans ces grottes ou réalité et magie se côtoient, Mofokeng a vécu une expérience humaine et spirituelle dont il a restitué une vision personnelle. « Ce projet m’a guidé vers des lieux où la réalité se mélangeait librement avec l’irréalité, où ma connaissance du médium photographique a été testée jusqu’à ses limites. Alors que les images enregistrent des rituels, des fétiches et des paysages, je ne suis pas certain que j’ai capturé sur le film l’essence de la conscience que j’ai vue affichée. Peut-être, je cherchais quelque chose qui refuse d’être photographié. Je poursuivais seulement des ombres, peut-être. » [14]

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Santu Mofokeng, Buddhist Retreat near Ixopo, 2003 Courtesy Lunetta Bartz, MAKER, Johannesburg © Santu Mofokeng

Radiant Landscapes

Santu Mofokeng a produit une série inédite pour l’exposition, qui apparaît comme un condensé alarmiste de toutes ses préoccupations. Radiant Landscapes est une poursuite de son analyse visuelle des « maux invisibles » dont souffre son pays, les conséquences de l’apartheid, les ravages du SIDA et une pollution incontrôlée des terres. Trois fléaux avec lesquels les autorités ne veulent pas se confronter. Ils existent, mais sont effacés de la société. Les maux sont enfouis. Santu Mofokeng est allé à la rencontre des paysages marqués par ces traumatismes (sépultures, anciens camps de concentrations, lieux de disparitions, paysages souillés etc.), des paysages qui ont été profondément modifiés par la mort et par l’inconscience des hommes. À cela s’ajoutent les pratiques spirituelles des gens qui s’accrochent aux esprits pour qu’ils leur viennent en aide face des ces situations devenues ingérables, catastrophiques et dangereuses. Des cérémonies et rituels ont lieu loin des villes, là où les déchets les plus toxiques sont entreposés, enterrés, écartés de la zone urbaine. Mofokeng explique :

En roulant récemment le long de la Kliprivier, à Soweto, j’ai été choqué de voir des gens s’ébattre parmi la pollution et la saleté de la rivière. Ils s’ébrouaient, se vautraient, confiants en leur extase et leur abandon, dans « l’égout » dont les eaux ont un pH estime à ± 2, environ (et donc acide). Vaquant à leurs occupations sans se soucier du danger d’être contaminés. […] Je soupçonne les gens qui organisent des baptêmes, des rassemblements religieux ou des rituels sangoma sur les berges de la rivière Klip de se considérer eux-mêmes comme immunisés contre toute affection et toute maladie. [15]

Les maux de la société sud-africaine s’accumulent et personne actuellement ne semble vouloir les endiguer. Radiant Landscapes traduit les profondes craintes et indignations du photographe quant à l’avenir de son pays et à l’indifférence générale face à une situation humaine et écologique.

À travers les images de Santu Mofokeng, nous sommes confrontés non seulement à l’expérience du photographe face à son histoire, son expérience, son ressenti et ses émotions, mais aussi l’histoire du pays en elle-même. Ses photographies traduisent les bouleversements, les luttes, les injustices et les prières d’une société dont les profondes blessures ne sont pas encore refermées. Le souvenir trop proche de l’Apartheid est présent dans chacune de ses images, sans jamais en proposer une version galvaudée et stéréotypée. Il est présent, mais suggéré, non pas exhibé. Les photographies de Santu Mofokeng sont marquées par une profonde réflexion sur la nature humaine et une volonté d’agiter les mémoires avec pertinence. Depuis les années 1980, il produit un travail de réflexion, à la fois visuelle et théorique, ainsi qu’une critique du photojournalisme sud-africain. Il a choisi de ne jamais prendre part au spectacle, bien au contraire il souhaite atteindre les ombres et les complexités de notre monde. De la même manière que nous avons débuté cette analyse nous allons la conclure avec les mots de Roland Barthes : Au fond la Photographie est subversive, non lorsqu’elle effraie, révulse ou même stigmatise, mais lorsqu’elle est pensive ». [16]