L’identité au figuré

, par Joana Choumali, Olivia Marsaud

« Haabré veut dire ‘écrire’ en kô. On a écrit sur nos visages… », explique Sougue B., un soudeur originaire du Burkina Faso. C’est l’un des portraits de Joana Choumali et il porte, comme tous les ceux qui ont accepté de poser pour la série, de larges scarifications sur le visage. « J’ai toujours été fascinée par les scarifications », explique la photographe. « Quand j’ai commencé mes recherches, je n’ai trouvé que des photos du début du 20e siècle, prises par des ethnologues. J’ai eu envie de photographier des gens portant ces marques, à l’époque contemporaine, dans cette grande ville qu’est Abidjan. La première image que j’ai prise a été celle de M. Konabé, un tailleur que je connaissais depuis des années. Son visage m’avait marqué. Il a accepté de poser, et sa femme aussi. » La série est aujourd’hui exposée à Abidjan, à la Fondation Donwahi, dans le cadre de l’exposition collective Abidjan Arts Actuels.

La scarification a longtemps fait figure de carte d’identité sociale. Elle marquait l’appartenance à un groupe, à une communauté et vous plaçait sous leur protection. Elle servait de signe de reconnaissance mais aussi à afficher un rang social. Montre-moi tes scarifications, je te dirais qui tu es… « Nos parents nous faisaient ça pour ne pas nous perdre dans la ville », explique aussi M. Konabé. Mais si la série s’intitule « Haabré, la dernière génération », c’est que cette pratique ancestrale est peu à peu abandonnée (à cause de la pression sociale et religieuse, de la scolarisation, de l’identité nationale prenant le pas sur les autres identités…). Les personnes « marquées » ont au moins 40 ans aujourd’hui et, selon les témoignages recueillis par Joana, ne veulent pas le faire sur leurs enfants. « Un Yoruba du Nigeria m’a dit qu’au sein même de sa famille, il avait l’impression que son avis comptait moins et qu’il était moins considéré que les personnes qui n’avaient pas de scarifications… Un autre m’a dit qu’il en était fier. Il explique qu’en ville il n’est personne mais qu’au village, les gens se prosternent en voyant son visage car il a les mêmes scarifications que le roi. »

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© Joana Choumali
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© Joana Choumali

Les témoignages oscillent entre le rejet et la fierté. Quelquefois source d’orgueil, la scarification est surtout vécue aujourd’hui comme un fardeau. « On t’insulte de balafré », raconte Mme Sinou ou de « Figure déchirée », selon Mme Konabé. « J’ai essuyé beaucoup de refus, explique Joana Choumali. Les gens ne voulaient pas poser. Une personne m’a dit : ‘J’accepterai bien mais je travaille dans une banque’… » Comme si la scarification était incompatible avec un certain statut social. Ceux qui ont accepté sont en majorité des Burkinabés et Nigérians de la classe populaire, tailleurs, nounous, ouvriers, gardiens.

« Chaque histoire est différente, c’est pourquoi je continue encore la série. Dans la plupart des cas, il y a un fond commun : les gens racontent qu’on leur a fait les scarifications de force lorsqu’ils étaient enfants. Que lorsqu’ils étaient jeunes, c’était la norme, que cette pratique était acceptée et vecteur d’intégration mais qu’aujourd’hui, ils le vivent mal. Certains aimeraient même un produit miracle qui permette de faire disparaître leurs cicatrices ! J’ai voulu comprendre comment la norme, l’identité de chaque individu au sein d’une communauté pouvait être perçue aujourd’hui comme quelque chose de dépassé et d’excluant. Comment la vision de nous-mêmes évolue selon notre environnement, notre milieu et notre époque. »

Joana Choumali a choisi de faire poser ses modèles –une vingtaine en tout - dans son studio, selon le même processus (une photo de dos puis une de trois-quarts) avec un fond neutre identique. « ça aurait été plus facile d’aller chez eux mais je voulais que l’attention soit toute entière focalisée sur le visage, sans être distraite par une autre esthétique. J’ai voulu mettre l’accent sur l’essentiel mais aussi sur cette douleur contenue, celle colère réprimée » Dans l’exposition de la Fondation Donwahi, on trouve des tirages des portraits de face et de dos, en couleur. Mais aussi les images en négatif, présentées dans une pièce noire, avec des éclairages par le bas, mettant en lumière et en relief les cicatrices. « Les scarifications apparaissent blanches sur ces visages noirs. Inversion de l’image, des rôles, des temps », écrit la photographe dans son texte d’introduction. Cette idée renforçant le côté positif/négatif attaché aux scarifications.

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© Joana Choumali
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© Joana Choumali

Les expressions elles-mêmes sont assez neutres, l’intensité des personnalités passant par le regard. Les portraits sont pris légèrement en contre-plongée. « J’étais intimidée. Ce sont mes aînés, j’ai beaucoup de respect pour eux et j’avais peur qu’ils se sentent mal à l’aise, comme des bêtes curieuses, alors que je voulais faire ressortir leur beauté. Je me suis donc effacée. » Joana Choumali offre un tirage à chaque personne et réalise pour ses modèles des portraits plus formels, dont ils sont très fiers, se réappropriant ainsi leur image.

« Je me suis rendue compte que leurs opinions étaient parfois contradictoires à propos de ces scarification, oscillant entre amour et haine, ce qui illustre toute la complexité de l’identité africaine de nos jours… dans cette Afrique tiraillée entre passé et présent. » L’identité, voilà le thème qui se retrouve au cœur du parcours de cette photographe ultra-sensible, qui se dit elle-même le « fruit de plusieurs cultures », avec un père ivoirien et une mère espagnole et équato-guinéenne. « Il y a toujours un peu de soi dans un travail… Une des dernières personnes que j’ai photographiées est un homme de 70 ans. Lorsque je lui ai demandé comment il vivait avec ses scarifications, il m’a répondu : « Si on te faisait ça sur le visage, tu serais contente toi ? » Il m’a tendu un miroir… Qu’est-ce qu’être un Africain moderne, contemporain ? Où commence l’africanité ? Je sens que ma génération, née dans les années 70, jette les dés à nouveau. Nous sommes en train de redéfinir notre identité. Et c’est passionnant. »

Née en 1974 à Abidjan, Joana Choumali a étudié les Arts graphiques à Casablanca et a travaillé comme directrice artistique pour l’agence McCann-Erickson avant de devenir photographe.

Abidjan Arts Actuels (AAA), du 12 juin au 30 août à la Fondation Dowahi, Abidjan. « AAA est un projet annuel pour faire un état régulier de la création à Abidjan. Cet événement donnera à voir certains artistes qui auront marqué l’année par un travail accompli et que la Fondation aura accompagnés au cours de cette période. Pour cette première édition, les artistes présentés ont décider d’avancer ‘à visage découvert’. » (Thierry Fieux).

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© Joana Choumali
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