L’insoutenable légèreté de Zarina Bhimji

, par Olivia Marsaud

A Londres, la Whitechapel Gallery consacre une riche exposition à l’œuvre de Zarina Bhimji, photographe et artiste vidéo d’origine ougandaise. Une occasion de découvrir un travail profond, mélange de douceur et de violence.

« Mon travail ne repose pas sur des faits réels mais sur l’écho qu’ils créent. » C’est l’une des phrases de Zarina Bhimji que l’on peut lire dans l’exposition qui lui est consacrée et elle résume assez bien l’ensemble du travail de cette artiste multi-formes (photographie, films, installations, bandes sonores…) qui a 25 ans d’une carrière exigeante derrière elle et une nomination au Turner Prize en 2007.

Zarina Bhimji est née en 1963 à Mbarara, en Ouganda, au sein de la communauté indienne. Sa famille fuit le pays en 1974, deux ans après la principale vague d’expulsion de la communauté asiatique d’Ouganda par le dictateur Idi Amin Dada. « Ma sœur et moi avons dû tout laisser derrière nous, sauf deux robes et un cardigan. Déjà, pendant la guerre civile, nous étions restées à la maison, volets fermés. J’ai été témoin de la violence et des tueries des militaires d’Amin », se souvient-elle. En Angleterre, elle fait des études d’art au Goldsmiths College et à la Slade School of Art. Dans son travail, elle commence rapidement à questionner l’identité, les traces du colonialisme, en Afrique de l’Est et en Inde, ainsi que les flux migratoires. En 1987, avec la série d’images She loved to breathe – Pure Silence, elle enquête sur la pratique qui consistait, dans les années 70, à soumettre les Indiennes candidates à l’immigration en Angleterre à un test de virginité… Son dernier film, Yellow Patch (2011), filmé en Inde, renvoie à l’immigration indienne en Afrique au 19e siècle.

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Your Sadness is Drunk © Zarina Bhimji- Courtesy the artist and DACS, London

Le magnifique film Out of blue (2002) commence par des plans dans la forêt tropicale ougandaise embrumée aux couleurs de tous les matins du monde. Mais la bande-son, déjà, nous entraine vers un ailleurs bien plus inquiétant que l’on découvre ensuite : baraquements militaires à moitié vides, prisons en désuétude… La violence n’est jamais montrée frontalement, elle est suggérée, par les traces, les objets, les sons. Des échos de voix qui chantent, qui crient, qui prient… Zarina Bhimji fait revivre ses souvenirs d’enfance en même temps que la souffrance de la perte. Les traumatismes ont laissé des traces dans les cœurs mais aussi dans les constructions humaines et même au sein des paysages, nous disent ses œuvres. C’est ce qu’elle filme. Ce qu’elle montre. Dans ses images, douces en apparence, d’où la chaleur et l’humidité semblent sourdre, la tension est palpable. L’imagerie est à la fois sensuelle (lenteur des mouvements de caméra, détails des matières…) et mélancolique. La beauté des plans est sous-tendue par une violence sourde mais jamais muette car la bande-son rehausse sa texture, mélange d’enregistrements d’archives, d’ambiances prises sur le vif, d’éclats de voix, de cris d’animaux, de notes et de nappes de musiques. « Le son, c’est universel. Vous pouvez exprimer les choses avec sans avoir à trop en dire, vous laissez le spectateur face à sa propre imagination », explique celle qui affirme « écouter avec ses yeux ».

Entre 2003 et 2007, Zarina Bhimji a enchaîné les voyages en Inde et en Afrique de l’Est, notamment en Ouganda, au Kenya et à Zanzibar sur les traces de l’ancien pouvoir colonial. « J’utilise l’Inde et l’Afrique comme des studios à ciel ouvert », dit-elle. Dans Waiting (2007), elle filme une usine de transformation du sisal, près de Mombasa, datant de la période coloniale. Ambiance cotonneuse, feutrée, où les fibres du sisal prennent quasiment vie alors que la présence humaine est à peine esquissée. On sent plus qu’on ne la voit l’activité humaine. On la devine aussi dans la bande sonore encore une fois totalement prenante, mélangeant le brouhaha répétitif des machines et de lointains you-yous…

Zarina Bhimji explore les mêmes thèmes dans ses photos. Ses paysages et ses intérieurs sont souvent vides d’humains, ne montrant que leurs traces. Comme dans la série Love (1998-2006). Les images portent des noms évocateurs, comme « Memories Were Trapped Inside the Asphalt » qui montre des paires de chaussures accrochées de façon incongrue à un mur sale, « Bapa Closed His Heart, It Was Over », où l’on devine un petit aéroport de campagne depuis une salle aux vitres éclatées. Dans « Your sadness is drunk », ce sont des maisons aux murs marqués par la saleté, le temps, la guerre. Des bunkers ? Non, des habitations, avec du linge qui sèche et quelques poules qui peuplent la cour en béton… Ou encore « My Heart Was Beating Wildly », qui capture ce qui ressemble à une prison, avec des murs terriblement lépreux. Comme des blessures d’architecture. La même attention est donnée à la composition, rigoureuse, au jeu des matières et des couleurs. Zarina Bhimji conclut : « Mon travail commence toujours à un niveau visuel, en rapport avec la lumière, la texture, la composition, l’atmosphère et l’intimité. »

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Bapa Closed His Heart, It Was Over © Zarina Bhimji- Courtesy the artist and DACS, London
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Memories Were Trapped Inside the Asphalt © Zarina Bhimji - Courtesy the artist and DACS, London

Actualité

Exposition du 19 January - 9 March 2012, Galleries 1, 8 & 9
Entrée gratuite du mardi au dimanche de 11h à 18h et le jeudi de 11h à 21h
Whitechapel Gallery
77-82 Whitechapel High Street
London / E1 7QX
www.whitechapelgallery.org

Puis à Bern en Suisse au Kunstmuseum du 1er juin 2012 au 2 Septembre 2012
www.kunstmuseumbern.ch