La culture afro en Amérique Latine En quête d’une identité et d’un regard

, par Anaïs Giannandrea

Le développement de la culture de la canne à sucre et des plantations en Amérique Latine au XVIe siècle a amené sur le nouveau continent son contingent d’esclaves africains. Le commerce triangulaire et les successives vagues migratoires n’ont fait par la suite que renforcer une présence déjà bien établie. L’on estime actuellement le nombre de descendants d’Africains en Amérique Latine à 150 millions, soit 30% de la population de la région, selon les données de la Banque Mondiale. On les appelle le plus souvent « afro-descendants » et l’on parle de « culture afro » pour se référer à l’ensemble de traditions et de coutumes spécifiques à cet ensemble communautaire.

Dans la réalité des faits, l’on assiste cependant à une très faible visibilité de la population noire présente sur le continent et à une perception le plus souvent limitée de son importance de la part des latino-américains. Les problèmes que posent la reconnaissance et l’acceptation de la culture afro en Amérique Latine ne cessent pas d’être palpables encore aujourd’hui, tant dans les discours politiques que dans les propos que tient la majorité, la vox populi, qui, elle, n’est pas noire.

Si l’on parle ici de « reconnaissance » et d’« acceptation », c’est parce que ce sont deux processus distincts qui amènent à se poser la question de l’identité même de la population afro en Amérique Latine. Car, avant de pouvoir considérer un phénomène et de l’assimiler comme partie intégrante de son environnement, il faut d’abord en avoir pris conscience. Dans cette démarche d’acceptation de l’autre et de sa différence réside toute la problématique de la population afro : souvent peu perçus comme une communauté en tant que telle, ils peinent à se forger une identité.

Octavio Paz, dans Le Labyrinthe de la Solitude, en 1951, décrivait un phénomène qui pourrait s’appliquer à la culture afro au sein des sociétés latino-américaines contemporaines : « El ninguneo es una operación que consiste en hacer de Alguien, Ninguno. […] Sería un error pensar que los demás le impiden existir. Simplemente disimulan su existencia, obran como si no existiera. Lo nulifican, lo anulan, lo ningunean. Es inútil que Ninguno hable, publique libros, pinte cuadros, se ponga de cabeza. Ninguna es la ausencia de nuestras miradas, la pausa de nuestra conversación, la reticencia de nuestro silencio. [1] »

Les quatre photographes auxquels nous nous intéressons dans ce dossier ont tous cherché, à un moment ou à un autre de leur trajectoire personnelle et artistique, à donner une voix et un visage à cette communauté en quête de l’un et de l’autre.

Pierre Verger, explorateur de terres et de cultures

Pierre Verger, avant d’être photographe ou ethnologue, aura été avant tout un voyageur. Se sentant appartenir à plusieurs lieux et à plusieurs cultures, il se fera le pont entre deux ensembles géographiques distincts –le Brésil, et plus particulièrement la ville de Salvador de Bahía, et l’Afrique– et ne cessera d’en souligner les liens dans ses photos. « Lorsque je suis au Brésil, je regrette la région du Golfe du Bénin et, là-bas, c’est du Brésil que je ressens la nostalgie. », dit-il dans une interview accordée à Véronique Montaigne pour la Fondation Pierre Verger. Au sein de la communauté afro de Salvador de Bahía, où il arrive en 1946, il retrouve en effet certains des rites et des religions qu’il observe en Afrique, notamment au travers de son initiation en tant que prêtre Yoruba [2], au Bénin.

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Cérémeonies africaines - Salvador, Brésil - [1950-1951] © Pierre Verger
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Candomblé Cosme - Cérémeonies africaines - Salvador, Brésil - [1950-1951] © Pierre Verger

C’est avec ces populations Yorubas « transportées par la traite des esclaves au Brésil où certains d’entre eux sont restés secrètement fidèles à leurs religions » (interview avec Véronique Montaigne) qu’il essaie de dialoguer en captant à Salvador de Bahía des regards, des gestes, des danses et en se faisant ainsi « l’intermédiaire entre les gens qui pratiquent ces religions au Brésil et en Afrique. » (Interview avec Cécile Tricoire, pour la Fondation Pierre Verger).

Intermédiaire, messager, passeur de cultures, Pierre Verger aura été l’observateur de correspondances se faisant écho de chaque coté de l’Atlantique, au sein d’une communauté qui l’a fascinée pendant de nombreuses années et dont les photos se veulent le témoignage de traditions particulières, d’une culture en soi, d’un monde à découvrir.

Philippe Guionie, un photographe à cheval entre deux continents

De ce monde à découvrir et des ces échos divers qui traversent l’Atlantique pour créer des identités plurielles sur le continent Américain, Philippe Guionie fera le thème de sa série Africa-America. Pour ce travail, le photographe s’est attaché à aller au devant des populations afros en parcourant le Venezuela, la Colombie, l’Equateur, le Pérou, la Bolivie et le Chili. Chaque fois, il surgira de ces rencontres de magnifiques portraits qui permettront au photographe de participer d’une certaine construction identitaire, en redonnant un visage à des communautés parfois méconnues, parfois niées, parfois rejetées.

C’est en « partant sur des histoires qui ne sont pas les miennes », comme celle de la diaspora africaine en Amérique Latine, que Philippe Guionie entend « voyager avec les gens au plus près d’eux et avoir un lien entre eux et nous », comme il le dira à propos de la série Le tirailleur et les trois fleuves, sur France Inter, le 23 octobre 2008 (rubrique « Biographie » de son site internet). Grâce à ce lien –à ces visages sortis de l’ombre par la beauté de la photographie– Philippe Guionie nous propose un voyage au cœur d’un continent oublié, d’une mémoire perdue, au moyen de clichés en noir et blanc qui rendent, par leur intemporalité, les histoires individuelles partie prenant de l’Histoire universelle.

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Africa-America, Colombie © Philippe Guionie.
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Africa-America, Equateur © Philippe Guionie.

A ces regards français et partant d’une connaissance immédiate et approfondie de l’Afrique, répond une nouvelle génération de photographes sud-américains souhaitant donner à voir la diversité de leur continent selon une perspective plus américano-centrée. Alex Espinosa et Ricardo Preve en sont deux exemples. Le premier est mexicain et réside actuellement en Uruguay, où il se consacre à étudier la culture et les traditions des afro-uruguayens ; le second est argentin et a réalisé une série de photographies ayant pour thème le sujet d’une exposition qui a eu lieu à Buenos Aires l’année passée, « Afro-descendants : traces et identités », dans le cadre de l’Année Internationale des Afro-descendants.

Alex Espinosa et la culture afro en Uruguay

Alex Espinosa, né au Mexique en 1973, commence à se consacrer à la photographie dans les années 2000. Depuis lors, il n’aura eu de cesse de parcourir l’Amérique Latine, du Nord au Sud, pour faire le portrait d’un continent fait de contrastes, où la modernité la plus sauvage peut côtoyer des traditions ancestrales et où, dans la diversité, se nichent parfois des situations d’extrême pauvreté. Sa série sur les communautés afros et sur les femmes noires en Uruguay en est le reflet. Il commence ce projet photographique en décembre 2010, sept ans après son premier séjour en Uruguay, où il s’était intéressé au rythme musical local du Candombe [3]. Ce dernier est interprété, encore aujourd’hui, par la communauté afro-uruguayenne et met en avant une culture et des traditions propres à une population qui ne représente que 6% de la population nationale et qui souffre de nombreuses discriminations.

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© Alex Espinosa, 2012
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© Alex Espinosa, 2012

Un des objectifs de l’artiste aura donc été d’accompagner cette communauté dans sa lutte pour une certaine reconnaissance sociale. Pour ce faire, il n’a pas hésité à parcourir les terres orientales de l’Uruguay, en accordant une importance particulière à l’intérieur du pays, où la communauté afro est plus nombreuse. A ce souci géographique, s’est ajouté dans son travail le souci de donner une plus grande visibilité aux femmes afros, qui souffrent plus que les hommes de marginalisation. Dans ses clichés se peuvent voir, dès lors, la beauté des danses propres au Candombe, le regard de femmes qui continuent de se battre contre un isolement social dû à leur appartenance ethnique et des visages, des portraits d’hommes se sentant représentants d’une communauté qui, à ce jour, n’a pas encore réussi à trouver sa place réelle dans le pays.

Ricardo Preve, l’infatigable militant

Ricardo Preve, depuis l’autre rive du fleuve de La Plata qui sépare l’Uruguay de l’Argentine, a entrepris en 2011 un travail similaire, en tâchant de redonner ses lettres de noblesse à la culture propre à la communauté afro-uruguayenne, dans le cadre de l’Année Internationale des Afro-descendants. Ses photos du Carnaval d’Artigas –une ville au Nord du pays, où la communauté afro est plus assez importante– ou des llamadas [4], sont des exemples d’instants de vie qu’il a su immortaliser et donner à voir comme étant également des instants de communion et de vivre-ensemble.

Ce travail photographique de Ricardo Preve s’inscrit dans volonté plus globale de faire à chacun une place dans ses clichés et de rendre à chaque tradition, à chaque peuple, à chaque être, sa dignité. Voilà qui tiendrait de l’humanisme si ce mot avait encore un sens aujourd’hui. Il s’agit, en tout cas, d’un exemple de sublimation artistique comme l’on en rencontre peu dans la photographie contemporaine, souvent liée de manière indissociable au documentaire journalistique. Cette sublimation passe, de nombreuses fois, par une importance accordée aux célébrations communautaires, aux réunions festives et aux moments de vie en commun.

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Artigas, Ricardo Preve, 2011, “Afro-descendants : Traces et identités”, Exposition organisée par l’Unesco et la Villa Ocampo (Argentine). © Ricardo Preve
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Llamadas, Ricardo Preve, 2011, “Afro-descendants : Traces et identités”, Exposition organisée par l’Unesco et la Villa Ocampo (Argentine). © Ricardo Preve

C’est peut-être cela qu’il faudrait retenir de la communauté afro en Amérique Latine. Avant d’être des individus isolés par des clichés, des portraits en noir et blanc ou des visages au milieu du cadre d’une photographie, il s’agit d’une communauté au sens premier du terme, d’un groupe se sentant appartenir, à l’échelle locale ou régionale, à un ensemble nourri de traditions, d’une histoire et de conditions de vie communes. C’est ce que se sont attachés à montrer Ricardo Preve, Alex Espinosa, Philippe Guionie et Pierre Verger, dans une quête éternelle de l’instant de vie, qu’il soit festif ou religieux, qui rend une communauté à elle-même.

Pour aller plus loin :

  • Pierre Fatumbi Verger : Mensageiro Entre Dois Mundos, film brésilien de 1998.
  • Pierre Verger, Dieux D’Afrique, Paul Hartmann, Paris, 160 photos en noir & blanc.
  • Pierre Verger, Flux et reflux de la traite des nègres entre le golfe de Bénin et Bahia de Todos Os Santos du XVII* au XIX’ siècle.
  • Fondation Pierre Verger : www.pierreverger.org
  • La fondation Pierre Verger est dépositaire des droits d’images des photographies de Pierre Verger et a son siège à Salvador de Bahía, au Brésil.
  • Site internet de Philippe Guionie : www.philippe-guionie.com
  • Philippe Guionie, Africa America, Editions Diaphane, 2011, 180 p.
  • Site internet d’Alex Espinosa : www.alexespinosa.com
  • Site internet de Ricardo Preve : www.prevephotos.com

Notes

[1Octavio Paz, El laberinto de la soledad, Cátedra, 1951, Madrid. [« Le ninguneo est une opération qui consiste à faire de Quelqu’un, Personne. Penser que les autres l’empêchent d’exister serait une erreur. Ils dissimulent seulement son existence, ils agissent comme s’il n’existait pas. Ils l’anéantissent, ils l’annulent, ils l’ignorent. Il est inutile que Personne parle, publie des livres, peigne des tableaux. Personne est l’absence de nos regards, la pause dans nos conversations, la réticence de notre silence. »

[2La religion Yoruba regroupe les croyances et pratiques originelles du peuple Yoruba. La région d’origine de cette religion s’étend du sud-ouest du Nigeria aux régions adjacentes au Togo et au Bénin. Durant les traites négrières, cette religion fut exportée sur le continent américain où elle se développa en divers systèmes locaux tels que l’umbanda, le candomblé ou lasanteria (lukumi).

[3Le Candombe est un rythme musical né en Uruguay au sein de la communauté afro et puisant ses racines dans les pratiques africaines bantous. Le Candombe est joué toute l’année à Montevideo. Dans les différents quartiers de la ville, des groupes de comparsas jouent habituellement en pleine rue. Chaque comparsa est formé par au moins cinquante percussionnistes et un corps de danseurs. Au mois de Février, dans les quartiers Sur et Palermo, où est né le Candombe, a lieu le défilé des llamadas (« l’appel des tambours »), qui est un des festivals populaires le plus important du pays. Le Candombe a été déclaré Patrimoine culturel immatériel de l’Humanité par l’Unesco en 2009.

[4Le défilé des llamadas est une fête populaire qui a lieu chaque année en Uruguay au mois de février, durant l’époque du carnaval. Elle constitue une des manifestations les plus authentiques de la culture afro-uruguayenne.