Lentement, ou l’absence en creux Critique du livre

, par Dagara Dakin

On oppose bien souvent la lenteur à la vitesse, laquelle est en quelque sorte devenue la colonne vertébrale de nos sociétés modernes. Un peu comme s’il fut un temps ou nous ne vivions que dans la lenteur, un temps avant le mode moderne, avant la modernité. Par conséquent la lenteur renvoie comme par effet miroir, mais un miroir inversé, aux sociétés du sud qui, dans l’imaginaire du monde occidental, sont comme figées à jamais dans le temps. Et ce, bien que cette pensée soit complètement erronée.

Si on lie la vitesse à l’Histoire avec un grand H, très vite on en arrive aux dérives que nous avons connues récemment et sur lesquelles nous ne reviendrons pas, parce que le temps passe, bien que les insultes ne soient pas toujours de la même nature ou consistance. Certains ont encore des enseignements à tirer de la raison d’être de la lenteur. Tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, dit la formule.

Nous y voilà donc : les relations nord/sud. Parce que c’est aussi de cela dont il est question dans cet ouvrage. « Mais au delà de ce dialogue nord/sud, c’est surtout de l’attente dont il s’agit ici, et de la relation de ces mères à l’absence de l’être aimé. L’attente trop longue de ces femmes siciliennes au prise avec la Mafia face à une justice trop lente (ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas combat de leur part),
l’attente trop longue de ces femmes sénégalaises (ce qui ne signifie pas non plus qu’il n’y a pas combat au quotidien) de revoir leurs enfants »
précise, la photographe Sophie Bachelier. Et de poursuivre : « Finalement le seul regard “nord/sud” est le mien par la force des choses, car Boris Boubacar Diop et Nando della Chiesa écrivent sur leur propre société. »

Lentement, parce qu’il faut ralentir le rythme des événements pour ne pas les subir, ne pas reproduire les mêmes erreurs que de par le passé. Faire le tri, tisser des ponts ici et là. Ne pas s’évertuer à creuser les écarts. Prendre le temps de comprendre. Et Sophie Bachelier d’ajouter : « Et c’est là aussi que l’éditeur je pense (mais il faudrait lui poser la question) a eu l’intuition du temps arrêté induit par la pose (attente) photographique. Comme si je me regardais dans un miroir. Pour que celui qui regarde les visages de ces femmes se regarde aussi dans le miroir. Le regard de ces femmes nous pose - il me semble - dans leur profondeur les vraies questions. Pour moi c’est comme poser une interrogation dont chacun peut ensuite aller chercher les réponses. C’est pour cela que j’ai choisi la pose, le face à face, au 35 mm. »

© Sophie Bachelier Les trois auteurs, est-il rappelé en quatrième de couverture, «  se rencontrent ici pour la première fois. Ils sont de cultures et de provenances différentes. Chacun évoque des mères d’enfants éloignés ou disparus. Chacun désigne la violence d’une absence si forte et si douloureuse qu’elle devient présence. Les portraits longuement approchés de Sophie Bachelier alternent avec les textes de Boubacar Boris Diop et Nando dalla Chiesa. »

De beaux portraits en noir et blanc, des mères dont le regard dit la perte, l’absence, font face à l’objectif. Les textes soutiennent le propos, élargissent la discussion, permettent d’approcher au plus près ces femmes, ces mères aux regards lointains.

L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop et l’italien Nando dalla Chiesa, usent de mots qui vont à l’essentiel sans se départir de l’émotion. Leurs récits s’équilibrent parfaitement avec les images de Sophie Bachelier.

On ne peut parler d’un livre de photographie ou d’un essai. L’ouvrage échappe à ces catégories. Ce que le lecteur tient en main est tout simplement un beau livre qui offre cette particularité de nous donner à voir un regard féminin sur la question migratoire. La justesse des mots associés à la pudeur des images de la photographe met en avant la douceur, mais aussi la colère de ses mères de douleur. Douleur qui naît du sentiment d’injustice. Impuissantes devant la tragédie, elles doivent pourtant continuer à se battre pour elle, mais également pour la mémoire de ceux qui ne sont plus et pour que vivent ceux qui sont encore là.

Sur la partie interne de la couverture de l’ouvrage on trouve cette définition qui justifie le choix du nom de la collection : « d’ici là, l’expression désigne un écart dans le temps comme dans l’espace. Un gué, d’une rive à l’autre, un passage, d’un moment l’autre. »

Ce n’est pas par fantaisie que Valerio Maria Ferrari, qui est à l’origine de cette collection a fait se rencontrer les auteurs de ce livre, mais bien parce qu’il y a une évidence à tisser des ponts entre l’ici et l’ailleurs.

© Sophie Bachelier Le propos n’est pas de mettre l’accent sur des différences qui pour certains sont infranchissables mais de trouver des passerelles. La douleur en est une et peut-être même celle que nous partageons le plus souvent. Il n’est pas question de pathos mais bien au contraire de dignité rendue ou recherchée. En filigrane apparaît cette évidence qu’il est bon de remettre en mémoire : la migration n’est pas une histoire nouvelle qui aurait commencée avec les migrants africains.

De la lenteur, l’enseignement que nous avons a tirer pourrait être résumé par cette formule de Hume que l’on retrouve dans l’introduction du livre : « La répétition ne change rien dans l’objet qui se répète, mais elle change quelque chose dans l’esprit qui la contemple ». Pour se rendre compte de la répétition il faut déjà de la distance. La prise de conscience de cette répétition est sans doute l’expression de ce changement qui s’opère dans l’esprit.

La question des frontières revient régulièrement dans l’actualité parce que le monde est mouvement. La violence liée à la Mafia, est, quant à elle, récurrente. Mais des logiques plus urgentes préoccupent le monde politique. Pourtant, on se dit qu’un jour, peut-être, tout cela changera. Mais parce que « quelque chose change dans l’esprit qui contemple », on rectifie : « d’ici là, … ».

En attendant, on ne peut que souhaiter longue vie à cette entreprise et enjoindre les uns et les autres à se procurer ce livre à lire absolument sur le rythme qu’il nous impose. Lentement mais sûrement.

Les auteurs

- Boubacar Boris Diop
Né à Dakar, Boubacar Boris Diop est l’auteur de plusieurs romans, dont notamment Les tambours de la mémoire (Harmattan 1990), Le Cavalier et son ombre (nouvelle édition, Philippe Rey 2010), Murambi, le livre des ossements (nouvelle édition, Zulma 2011) et Kaveena (Philippe Rey, 2006). Les petits de la guenon est la version française de son roman en wolof Doomi Golo (Papyrus, Dakar 2003) dont il a lui-même assuré la traduction.Co-auteur, avec Odile Tobner et François-Xavier Verschave, de Négrophobie (Les Arènes, 2005) on lui doit aussi un essai intitulé L’Afrique au-delà du miroir (Philippe Rey, 2007). Il a collaboré en 2008 à l’ouvrage collectif L’Afrique répond à Sarkozy, chez le même éditeur. Boubacar Boris Diop a été en 2004 et 2008 “visiting professor” à Rutgers university, dans l’Etat de New Jersey et Writing Fellow à l’université Witwatersrand de Johannesburg de mars à septembre 2010.

- Nando dalla Chiesa
Nando dalla Chiesa, fils du général des Carabiniers assassiné à Palerme en 1982, président de l’association Libera, est en Italie une personnalité engagée dans la lutte contre la Mafia, tant à l’université que dans la vie politique (au Partie démocrate). Il a publié de nombreux ouvrages, la convergenza. Mafia e politica nella Seconda Republica (Ed. Maltempo, 2010) et Contro la mafia. I testi classici (ed. Einaudi, 2010). Un seul a été traduit en français : Meurtre imparfait (éd. Liana Levi, 1998).

- Sophie Bachelier
Photographe indépendante, cinéaste, Sophie Bachelier travaille depuis 1995 entre Paris (France) et Dakar (Sénégal). Diplômée de l’Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Paris et titulaire d’un D.E.S.S. d’ethnologie à Paris VII, productrice des albums du chanteur sénégalais El Hadj N’Diaye, elle travaille aujourd’hui en images fixes et animées sur l’émigration sénégalaise vue du côté des femmes.

Voir en ligne : www.dici-la.fr