Pimp my combi - Zimbabwe 8ème Mois de la Photo à Harare

, par Olivia Marsaud

On a tous des souvenirs de minibus. Les « Sotrama » verts qui sillonnent la ville de Bamako, les made in Tata qui embouteillent Dakar, les carcasses hors d’âge qui grimpent les collines d’Addis, les bus sur-bondés qui semblent survoler la baie d’Alger. Raphael Chikukwa, le curator de la National Gallery du Zimbabwe, a décidé de livrer ce moyen de transport, symbole des villes africaines, aux artistes. Dans le cadre du 8ème Mois de la Photo à Harare, l’exposition « Pimp my combi ! » a rassemblé, en août et septembre, 15 artistes, pour la plupart photographes, sous la houlette de la commissaire Christine Eyené. Chacun a donc « customisé » sa représentation qu’il avait du combi.

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Vue de la salle d’exposition © Breeze Yoko

« C’était intéressant de faire travailler les artistes sur ce thème car ce genre de véhicule est présent partout sur le continent. J’ai voulu plusieurs niveaux de lecture : de la photographie documentaire et des images à caractère plus esthétique ou plus ludique. Nous avons confronté différentes écritures », explique Christine Eyené qui a sélectionné 12 photographes. A leurs côtés, on trouve le combi en fil de fer de Chido Johnson, un artiste zimbabwéen basé aux Etats-Unis, tandis que l’artiste vidéo sud-africain Breeze Yoko montrait un film court, ludique et rythmé sur le parcours du minibus dans la ville.

Un vrai combi était aussi posé au cœur de l’exposition, avec la bande-son d’un poème écrit et récité par Ignatius Mabasa. « Je voulais que le visiteur ait une expérience sensorielle. Le texte parle des rabatteurs qui sont élevés au rang de super stars, mais aussi des dangers publics que peuvent représenter ces véhicules. D’ailleurs, pendant l’installation de l’exposition, deux accidents mortels de combi ont eu lieu dans la capitale zimbabwéenne, rendant le thème brûlant d’actualité », note Christine Eyené. Qui, du coup, a aussi décidé de placarder les coupures de journaux des accidents.

Le combi comme moyen de transport est devenu matériau artistique, et un lieu d’inspiration photographique mais aussi un espace social qui ouvre le champ à une réflexion sur la problématique des transports publics en Afrique. Cette pluralité des approches résonne aussi dans la volonté de multiculturalité du projet. Aux photographes zimbabwéens, se sont donc mêlés deux Sud-Africains (mention spéciale à Mbali Khoza et à sa très belle série sur les combis en pièces détachées qui se rapprochent de la nature morte), un Zimbabwéen blanc vivant aux Etats-Unis et le Gallois Christopher Hunt, installé à Harare. Dans ce grand pays fermé, isolé politiquement, « la communauté artistique est très demandeuse de ce genre d’échanges », explique Christine Eyené. « Cela a permis aux artistes zimbabwéens de se frotter aussi à d’autres formes d’art comme la vidéo ou les installations sonores, encore peu connues sur place. »

Le public semble avoir été un peu bousculé par cette nouvelle approche et par le choix aussi, de mettre moins d’œuvres que lors des dernières éditions, mais de meilleure qualité. Pas de critiques d’art, une formation photographique encore médiocre… les photographes zimbabwéens ont besoin de confronter leurs regards. A part Berry Bickle, artiste vidéaste reconnue à l’international, la sélection a donné à voir de jeunes talents émergents. Comme Believe Nyakudyara et sa série sur le commerce informel entre le Zimbabwe et l’Afrique du Sud, à cause de l’embargo. On passe ici du combi en tant que transport de personnes au bus de transport de marchandises et d’un sujet social à un sujet politique. Ou encore Nancy Mteki, qui a photographié une de ses amies en tenue sexy, mise en scène dans le minibus. « Ce sont des images très esthétiques, une série basée sur la répétition. Nancy a pris le thème à bras le corps, sous un angle conceptuel. Quand une femme monte dans le combi, il y a des rapports de genre très forts, des commentaires machos. Un autre photographe a d’ailleurs aussi traité de cet aspect et, dans le vrai combi, nous avons laissé ces inscriptions misogynes du genre « Les passagères qui ont les plus belles jambes s’assoient devant … Cette analyse de la place de la femme dans cet espace confiné m’a ouvert les yeux sur des réalités sociales du pays. Ces images mettent à mal les préjugés que l’on peut avoir du Zimbabwe. On ne s’attend pas à trouver ce genre de démarche ici. C’était aussi l’un de mes buts : changer l’image du Zimbabwe », explique Christine Eyené, qui a également participé à la rédaction du catalogue du premier Pavillon zimbabwéen à la dernière Biennale de Venise.

En choisissant un commissaire étranger, Raphael Chikukwa a affirmé sa volonté d’ouvrir à l’international le Mois de la Photo zimbabwéen, initié par le photographe Calvin Dondo. L’exposition doit circuler à Bulawayo et Mutare et Christine Eyene présentera Gwanza, le Mois de la Photo à Harare, le 7 octobre à Paris, dans le cadre de Photoquai, Biennale des images du monde.

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Tirage photo de Mbali Khoza (South Africa) © Breeze Yoko
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Tirages photos de Nancy Mteki (Zimbabwe), 2011 © Breeze Yoko
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Tirage photo de Christopher Hunt - ... The story of a pimp and his combi © Breeze Yoko
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Tirage photo de Betule Nkiwane © Breeze Yoko
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