Laaroussa, action artistique et citoyenne Chronique Tunisienne

, par Augustin Le Gall

Arrivé à Tunis en ce début de mois de mai, un vent chaud souffle sur la ville dispersant la poussière et le sable dans les yeux des passants.
Voilà deux mois que j’ai quitté la Tunisie après la démission du gouvernement de transition de M. Ghannouchi fin février.

Que vais je retrouver de tout cela ?
La ferveur des manifestations de la Kasbah se fera-t-elle encore sentir dans les rues de la belle Tunis ?

A peine monté dans le taxi que la discussion converge directement sur l’actualité : les manifestants, le travail, les réfugiés à la frontière libyenne qui affluent... nous sommes toujours dans cette actualité qui se lit dans les journaux français et qui se vit, ici, au quotidien. Une révolution prise entre la guerre des armes et la guerre des mots.

je redécouvre l’avenue Bourguiba où tout semble redevenu normal. Où presque.
les graffitis de la révolution sont toujours présents. La ville est gravée de ce marqueur noir, arme symbolique de cette liberté d’expression durement conquise en janvier dernier.

Aujourd’hui les panneaux publicitaires commencent à recouvrir ces traces. le temps reprends ses marques.
Février/ Mai 2011



Laaroussa, action artistique et citoyenne.

Ce matin, je quitte Tunis où les affrontements ont repris entre les manifestants et la police.
Malgré le calme apparent lors de mon arrivée, la tension est toujours vive.
Je pars en direction de Sejnane, située au Nord de la Tunisie entre Bizerte et Tabarka. une petite ville tranquille entourée de collines verdoyantes où le temps semble s’être arrêté.

Une poupée porteuse d’espoir.
J’ai rendez-vous avec "Laaroussa", la mariée, qui prend la spécification particulière ici d’une "Poupée".
J’ai rendez-vous pour un mariage entre savoir-faire et savoir-être.
Je retrouve Sofiane et Selma Ouissi, frère et sœur et artistes-chorégraphes dans le village de Jmaïhat à quelques kilomètres de Sejnane.
Ils sont co-directeurs du festival Dreamcity qui a lieu tous les 2 ans dans la médina de Tunis. Ils n’en sont pas à leur premier événement où l’action artistique s’entremêle à l’action citoyenne.
Depuis plusieurs années, leur réflexion ne cesse de questionner la relation entre l’artiste et son environnement et plus largement la place de l’art dans la société.

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portrait de Sofiane et Selma Ouissi, artistes chorégraphes et initiateur du projet Laaroussa. © Augustin Legall / Algo

En février dernier, Sofiane m’expliquait qu’après le départ du président déchu, la Tunisie a découvert des régions dans une grande misère à l’instar de Kasserine ou de Gafsa. Le projet Laaroussa est né d’une volonté de décentraliser l’action artistique et de construire des ponts entre des savoir-faire pour réfléchir sur le vivre ensemble et porter le regard sur une région méconnue.

Derrière moi, le bruit cadencé de la pierre broyant l’argile résonne, les odeurs du repas de midi se mélangent à celles de la chaleur sur la peau, j’entends au loin les enfants qui jouent dans une cour. Une cinquantaine de femmes encerclent par petits groupes d’étranges poupées de couleur rouge aux formes disproportionnées.
Elles modèlent leurs longs cous et grattent sa chevelure à l’aide de coquillages lui donnant sa texture si particulière.
Plus loin, Sabiha, Jemmaa, Aicha et Nassima entourent le buste d’une poupée beaucoup plus grande que les autres. Elles m’expliquent qu’elle souhaitent créer une poupée de taille imposante et cela demande plusieurs expérimentations. "Nous en avons fait une hier en trois parties mais cela ne nous convenait pas. Maintenant, nous essayons de la faire en deux parties."

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Conception de Laaroussa par une des potières de Sejnane © Augustin Legall / Algo
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Les potières s’activent autour de la grande poupée construite en deux parties qui sera présentée le 18 juin. Ces ateliers de co-créations permettent d’expérimenter pour élaborer de nouvelles techniques et partager collectivement leur savoir-faire. © Augustin Legall / Algo

Je suis agréablement surpris de voir les potières qui, encore quelques mois plus tôt, produisaient leurs créations chacune de leur côté. Dans une ambiance de concurrence où chacune espérait vendre au plus grand nombre de touristes ou, comme Sabiha, exposer dans les plus grandes foires internationales européennes.

"Nous sommes dans une fabrique d’espace populaire, basée sur le travail collectif où la réciprocité et l’échange s’appuient sur des savoir-faire" précise Selma.
Cet atelier est le troisième acte du projet Laaroussa. Tout comme l’argile a besoin de temps pour cuire, la rencontre a besoin de temps pour se faire."Nous n’avons pas commencé à pratiquer avant notre troisième rencontre car nous voulions prendre le temps de nous rencontrer et d’impliquer chacune d’entre elle dans ce projet". Marie Paul fait partie du collectif de plasticiennes nantaises la Luna. Elle collabore avec Anne et Laure sur le concept des coopératives participatives où l’œuvre créée est tout aussi importante que l’énergie collective produite pendant sa conception par chacun des participants.

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Marie-Paul du collectif La Luna en train de réaliser des séquences pour leur film autour de la conception de la poupée. © Augustin Legall / Algo

A travers l’échange de leurs savoir faire respectifs, s’installe une réalité augmentée qui ne fait que révéler ce que les potières savent déjà finalement. L’objectif du projet est de créer une dynamique collective autour d’une technique esthétique et créative tout en prenant en considération l’ensemble de l’économie domestique qui en découle.
Créer c’est en effet pouvoir dégager du temps. Les tâches domestiques quotidiennes, les enfants sont souvent un rempart au développement de leur activité. D’autant plus que les hommes sont très absents dans cette région. Ils partent travailler dans d’autres régions voire à l’étranger.

L’isolement n’est pas la solution. Ce temps d’expérimentation dégagé dans le cadre du projet Laaroussa permet d’amener une réflexion vers d’autres moyens d’organisation pour créer une économie proche de leur quotidien.
Aujourd’hui, cela interroge d’autres modes de fonctionnement envisageables dans la société tunisienne. "Nous pouvons vivre autrement que dans un système capitaliste" ajoute Selma. Un système qui montre aujourd’hui ses limites et dans lequel le sens de ce pourquoi nous travaillons nous échappe.

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Les femmes utilisent l’argile locale pour réaliser les poupées. Elles partent accompagnées du collectif la Luna pour leur montrer l’extraction de la terre. © Augustin Legall / Algo

Laarrousa est né bien avant la révolution du 14 janvier. C’est la continuité de leur travail d’artistes qui questionnent constamment leur rapport au monde et à la société. Et qui résonne tout particulière dans ce contexte de profonds changements politiques et sociaux que traverse la Tunisie.
Dénoncer aujourd’hui n’est pas suffisant. Laaroussa nous propose un véritable projet de société où le vivre ensemble prime sur l’individualité au travers de la rencontre de leurs savoir-faire respectifs.
"Nous voulons réfléchir à une "société rêvée". Non pas dans le sens de fantasmer mais plutôt dans le celui d’un objectif vers lequel tendre."
Laaroussa tisse des liens entre des savoirs faire artisanaux et l’art contemporain autour de cet objet universel commun qu’est la poupée. La rencontre et l’élaboration en commun d’une œuvre qui prend son sens dans une intelligence collective.

Fragilité.
Plus loin, en contrebas du pré, je rencontre Khadouma, Pascale et Zozane qui ont été invitées par La Luna. Issues du quartier populaire nantais de Arlène, elles travaillent le textile, la broderie ou encore la cuisine. Une grande carte de la région, dessinée et décorée par leurs soins, est étalée sur l’herbe. Chriya et Jannet placent leur portrait à côté de celui des autres.
Cette carte révèle les difficulté liées aux représentations du territoire et identifient les nœuds et les frottements qui pouvaient exister entre elles, attestant de la fragilité de la confrontation. Pourtant cela a permis de trouver des consensus et chacun y a trouvé sa place sur la carte imaginée de "Laarroussa".

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Khadouma (gauche) et Laure du collectif la Luna (droite) posent les portraits des potières sur la carte de la région de Sejnane dessinée pour l’occasion. C’est une manière d’affirmer son identité et de voir les représentations différentes qui peuvent cohabiter sur un même territoire. Cette œuvre réalisée par Khadouma, Pascale et Zozan invitées par le collectif La lLune pour échanger autour de leur savoir-faire sera exposée pendant le grand "mariage" du 18 juin 2011. © Augustin Legall / Algo
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© Augustin Legall / Algo

Un peu plus tard, je retrouve Sofiane et Selma qui reproduisent les gestes des potières pour les détourner et les orchestrer dans une chorégraphie abstraite. Dans un mouvement sinueux et saccadé, ils créent leur chorégraphie pour le film qu’ils réalisent avec Cécile, réalisatrice et David, créateur sonore.
"Nous voulons leur montrer que nous ne travaillons pas pour elles mais bien avec elles autour d’un projet collectif où l’autre n’est pas ton ennemi mais le coproducteur de ta création". Chacun des artistes associés produisant une œuvre inspirée de leur savoir-faire qui se mariera le 18 juin prochain pour la grande cérémonie du mariage des savoir-faire et des différentes approches artistiques sur le "lieu rêvé".
Ce "lieu rêvé" où l’ambiance des ateliers y sera recrée et où chacune des œuvres trouvera sa place autour de cette poupée géante qui apparaît petit à petit sous mes yeux. Témoignant ainsi de l’expérience et du vécu de ces femmes.

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Chacun des artistes associés à Laaroussa produisent une œuvre à partir du savoir-faire des potières. Sofiane et Selma sont en train de répéter les gestes pour le film chorégraphique qu’ils vont réaliser à partir des gestes des femmes de Sejnane. © Augustin Legall / Algo

Ce qui se passe ici n’est que la première partie d’un long processus de création, fragile et sensible, pour faire émerger du sens autour du partage et de la transmission. L’objectif finale de Laaroussa est la sensibilisation des acteurs économiques, culturels et politiques sur la faisabilité de créer une coopérative d’ici 2012 et d’installer les conditions favorables au développement économique de ce savoir-faire.
Cette œuvre commune et collective devrait circuler dans les 24 gouvernorats de la Tunisie pour donner envie à d’autres de se lancer dans leur propre projet.

Il y a de l’excitation chez les potières. "Tu es sûr qu’il y aura cette coopérative ?" lance Chriya.
Personne n’est sûr de rien car c’est à elles de prendre en main ce projet collectif et de le porter jusqu’au bout.

"Ce projet nous semble important humainement, artistiquement, socialement et économiquement. « Laaroussa » s’engage volontairement sur le champ social et économique pour activer des nouveaux espaces de vie en commun car nous souhaitons promouvoir une culture d’un vivre ensemble et de paix. Nos poupées seront porteuses d’espoir dans un pays en pleine mutation et porteront les symboles que nous souhaitons voir arborer par la Tunisie : respect de la femme, respect de l’autre, mariage des peuples et des populations dans le respect de chacun. Pour toutes ces raisons nous espérons mener à bien « Laaroussa » cette année car nous croyons au pouvoir de l’art à transfigurer le monde, à le rendre meilleur et, en tant qu’artistes ou porteurs de projets il nous semble important de nous investir maintenant et de montrer la voie à un pays en train de se reconstruire."

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La Poupée Laaroussa. création de Jemmaa © Augustin Legall / Algo

C’est un chemin à prendre pour un pays en train de se construire.
C’est le temps où l’imagination doit prendre le dessus pour construire cette Tunisie d’aujourd’hui. Pour demain.

Loin des échauffourées de l’avenue Bourguiba, où la démocratie se gagne difficilement et où certains réflexes de l’ancien régime sont encore présents, Sejnane s’endort dans le calme.
Sur la route, j’apprends que le couvre-feu vient d’être mis en place à Tunis.
Deux mondes qui se battent pour un même avenir.

Pour plus d’information sur le projet Laaroussa : www.dreamcitytunisie.com