Sidi Bouzid, six mois après l’étincelle Chronique Tunisienne

, par Augustin Le Gall

Aujourd’hui, rares sont ceux qui n’ont pas entendu parler de Sidi Bouzid, cette petite ville du centre de la Tunisie.
Pourtant, éloignée de la mer et de la capitale, peuplée d’à peine 40 000 habitants, elle n’a jamais eu les faveurs des touristes ni, d’ailleurs, de la plupart des Tunisiens...

Mais, depuis l’immolation de Mohamed Bouazizi devant le siège du gouvernorat, en décembre dernier, Sidi Bouzid est devenue le symbole de la révolution tunisienne et le sujet de nombreux articles et ouvrages.
Tous tentent, à travers l’histoire du jeune suicidé et de sa ville natale, de comprendre les raisons profondes d’un soulèvement aussi inattendu qu’inédit.
Six mois après la fuite du dictateur, que peut-il y avoir à ajouter qui n’ait pas déjà été dit ou écrit ? Par ailleurs, depuis, d’autres villes lui ont volé la vedette. Non loin de là, Kasserine est devenue le nouveau sujet favori des quelques médias qui s’intéressent encore à ce qui se passe en Tunisie…
Il faut l’avouer, c’est dans cet état d’esprit que nous sommes partis pour Sidi Bouzid. Et pourtant…

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© Augustin Le Gall

Ce qui frappe en entrant dans la ville, c’est qu’elle est bien plus accueillante qu’on ne pourrait l’imaginer. Le centre est plutôt coquet, les commerces et les cafés nombreux. Rien, à première vue pour le voyageur de passage, ne permet de deviner que c’est ici qu’est né le soulèvement populaire qui a mené à la chute de 23 ans de dictature et à ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui « le printemps arabe ». Certes, à l’instar de ce que l’on peut voir dans le reste du pays, les nombreux « graffiti » (aussi bien en arabe qu’en français ou en anglais) témoignent de l’ampleur des événements, mais rien n’indique que le régime autoritaire de Ben Ali ait pu être plus intolérable ici qu’ailleurs...

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"La révolution de la liberté et de la dignité c’est le 17 décembre, non le 14 janvier" peut on lire sur les murs de la ville. (photo de droite) © Augustin Le Gall

L’autre surprise, et non la moindre, est la disparition de la photo de Mohamed Bouazizi qui, il y a peu, était encore accrochée à la sculpture hideuse représentant le sept, chiffre fétiche du dictateur, trônant sur la place principale du centre-ville, là où le jeune marchand ambulant s’est suicidé. Tandis que Paris s’apprête à inaugurer une « Place Mohamed Bouazizi » et que ce dernier demeure une icône dans le reste du monde arabe en révolte, force est de constater que le jeune homme n’est plus en odeur de sainteté dans sa propre ville... Pourquoi ? Trouver une explication n‘est pas chose aisée tant les versions diffèrent. Certains avancent l’argument de l’acquittement de la policière qui aurait poussé Bouazizi au suicide, elle aussi une enfant du pays... D’autres, les plus nombreux, y voient une façon de punir la famille du jeune homme qui aurait trop profité de la popularité posthume de leur parent... Nous comprenons vite que toute idée préconçue serait ici battue en brèche. Notre découverte de Sidi Bouzid s’est faite à travers les différents personnages rencontrés lors de notre séjour de 3 jours.

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Discussion autour de la disparition du portrait de Mohamed Bouazizi qui trônait sur le monument du boulevard central de Sidi Bouzid. Aujourd’hui il ne reste que le portrait de Hussein Naji qui s’était volontairement électrocuté du haut d’un pylone pour protester contre le chômage au début du soulèvement populaire © Augustin Le Gall
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Rami Barhoumi est âgé de 17 ans. Il vit dans le quartier très pauvre de El Khadra. Malgré la Révolution, il est aujourd’hui pessimiste car il ne trouve pas de quoi financer les études supérieures qu’il souhaite réaliser. Pour vivre, il est obligé de faire des petits travaux payés 5 dinards la journée (2,5€) © Augustin Le Gall

Avec Rami, nous pénétrons dans les quartiers pauvres de la ville. À 17 ans, il vit seul avec sa mère dans une seule pièce. S’il y a l’électricité, il n’y a ni douche, ni sanitaires. À peine entrés, on comprend vite que l’été, la chaleur doit y être insupportable, et l’hiver, le froid glacial. Rami est un fils illégitime, comprenez, conçu hors mariage. Son père, marié avec une autre, l’ignore lorsqu’il le croise. Comme sa mère ne pouvait subvenir convenablement à ses besoins, il a vécu un certain temps dans un foyer de la ville. Mais devenu trop âgé il a dû revenir chez elle. Rami a l’air terriblement triste. Il rêve de faire des études de droit mais désespère de pouvoir un jour y parvenir. Lorsqu’à la fin de notre discussion nous lui demandons s’il a quelque chose à ajouter, il dit : « avant de manger, ce qui compte c’est la dignité de l’homme ». Violente réponse, consciente ou non, à ce qu’avait déclaré Jacques Chirac alors Président de la République lors d’une visite d’État en Tunisie : " Le premier des droits de l’homme c’est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat (...) de ce point de vue, il faut bien reconnaître que la Tunisie est très en avance sur beaucoup de pays "...
Notre visite ne passe pas inaperçue et rapidement nous sommes sollicités par les voisins qui tiennent également à nous montrer leurs conditions de vie. Comme nous ne pouvons accepter de visiter toutes les maisons, la tension monte et bientôt des « dégage ! » fusent...

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© Augustin Le Gall
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Chokri Bel Hedi( à droite) représentant de l’association Jeunes Démocrates Tunisiens de Sidi Bouzid accompagné des nouveaux membres actifs, Marwen Wannasi, Tarek Ncibi et Khawla Kamdouni ( de gauche à droite). © Augustin Le Gall

Grâce à Chokri nous côtoyons ces fameux « jeunes diplômés chômeurs » enfantés par le régime de Ben Ali. Jeunes, instruits et dynamiques, ils sont la Tunisie d’aujourd’hui et de demain. Après la révolution, comme beaucoup, Chokri, 24 ans et diplômé en informatique, a choisi le monde associatif pour faire valoir ses nouveaux droits plutôt que celui de la politique. Il est, depuis peu, un des représentants de l’association « Jeunes démocrates tunisiens » dans la ville. S’il est difficile de savoir exactement quel est son programme et son objet et en quoi elle diffère des dizaines d’autres associations qui fleurissent dans tous le pays (d’autant que, on l’apprendra plus tard, le fondateur est également membre d’un parti politique à Tunis, chose que les jeunes membres semblaient ignorer…), la rencontre avec les amis de Chokri nous permet de prendre la mesure de la violence du régionalisme qui sévit en Tunisie. Tous nous racontent la discrimination qu’ils ont subie lors de leurs études à Sfax. Avec eux, on constate cependant que, malgré tout ce que l’on peut entendre à Tunis, ces jeunes-là nourrissent encore l’espoir de voir la situation s’améliorer, bien qu’il faille du temps.

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© Augustin Le Gall

Avec Safi, c’est une autre génération que nous rencontrons. Celle qui, avant Ben Ali, a connu Bourguiba. Celle qui accepte aujourd’hui, non sans une certaine culpabilité, de n’avoir été pour rien dans la révolution. Safi, comme sa femme, est professeur de Sciences naturelles dans un des lycées de Sidi Bouzid. Il fait partie de cette fameuse classe moyenne tunisienne que Ben Ali s’est souvent enorgueilli d’avoir nourrie... Pas peu fier, le professeur nous fait faire une visite guidée de la ville, nous traduit les messages en arabes sur les murs... Mais surtout, il nous emmène chez sa sœur Mayoufa et son beau-frère Lamine, un couple d’agriculteurs.

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© Augustin Le Gall

Avec eux nous constatons la richesse agricole, insuffisamment exploitée, de cette région, première productrice de légumes du pays. Si la journée passée dans ce douar prend parfois des allures de visite touristique, un événement vient nous rappeler où nous sommes. Alors que Mayoufa chante en pétrissant la pâte du pain traditionnel, nous surprenons Safi le visage couvert de larmes. Pudique, il reste silencieux. Nous prenons alors la mesure de la violence psychologique de ces années passées à courber l’échine.

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portrait de Aymen Hamdi. Révolutionnaire de la première heure © Augustin Le Gall

Enfin, il y a Aymen, 24 ans. Belle gueule, la voix cassée. Une allure de leader malgré sa petite taille. Il est une véritable star à Sidi Bouzid. Révolutionnaire de la première heure, il a occupé la Kasbah de Tunis jusqu’à ce que les caciques de l’ancien régime quitte le pouvoir. De cette lutte, il a gardé une balafre à l’arcade sourcilière. C’est sur un terrain de foot que nous l’avons rencontré. Il ne parle que très peu le français. Chokri et un de ses camarades font les interprètes.
À travers son récit des événements, on comprend qu’au delà des difficultés économiques, c’est bien l’omniprésence policière, le harcèlement de ces petits chefs en uniforme issus du même milieu qu’eux qui est à l’origine de l’indignation collective qu’a provoqué le suicide de Mohamed Bouazizi. « Lorsqu’il était en train de brûler, les flics en face rigolaient. Je les ai vus », raconte Aymen. « Au départ ce n’est pas contre Ben Ali qu’on s’est battu, mais contre les flics », insiste-t-il.
Quand l’on aborde la situation de Sidi Bouzid six mois après les premières manifestations, Aymen se fait plus sombre et bien moins optimiste que Chokri et ses amis. Pour lui, s’il admet qu’il peut parler librement aujourd’hui, c’est bien la seule chose qu’il pense avoir gagné. Il ne fait aucune confiance au gouvernement provisoire,dont il connaît le nom de tous les ministres. Il ne sait pas non plus s’il votera puisqu’il ne connaît aucun des partis en lice.

La nuit tombée, juste avant de prendre la route, nous buvons un dernier café au rez-de-chaussée du petit hôtel où nous avons séjourné. La télé est allumée. À l’écran, le premier ministre Béji Caïd Essebsi, face à un parterre d’officiels, annonce le report des élections au 23 octobre. Comme nous n’étions pas sûrs d’avoir compris, Chokri demande confirmation aux quelques jeunes également présents. L’air goguenard, l’un d’entre eux répond : « parce-que t’écoute ce qu’il dit toi ? ». Rire de l’assemblée...

Texte : May Vallaud
Photographies : Augustin Le Gall